L’échec flagrant de l’État à veiller au véritable bien commun

Pourquoi nos agriculteurs se suicident-ils tous les deux jours ?

Pourquoi nos agriculteurs se suicident-ils tous les deux jours ?

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Tous les deux jours, un paysan se donne la mort en France. À la fois journaliste au Figaro et agriculteur, Éric de la Chesnais analyse la crise du monde agricole. Les causes du mal sont économiques, bien sûr, mais tout autant morales et culturelles, explique-t-il.


Diplômé de l’École supérieure d’agriculture d’Angers, Eric de la Chesnais est agriculteur dans une ferme en Mayenne. Il est par ailleurs journaliste au Figaro, chargé de la rubrique Agriculture, et l’auteur de «Agriculteurs, les raisons d’un désespoir» (Plon, 2017).


FIGAROVOX.- La vie de nombre d’agriculteurs est si difficile que nombre d’entre eux en viennent à commettre l’irréparable: comment en sommes-nous arrivés là?

Éric DE LA CHESNAIS.- Au-delà des problèmes économiques, le monde paysan souffre d’un grand manque de reconnaissance. On a progressivement délaissé les campagnes et avec elles notre considération pour l’agriculteur, qui a pourtant un rôle fondamental. Mais notre société préfère accorder plus d’importance à des considérations futiles dont on peut se passer pour vivre, ce qui n’est pas le cas de notre nourriture: un besoin primaire par excellence! N’oublions pas que, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la France était en situation de pénurie dans certaines régions. Beaucoup de gens ne mangeaient pas à leur faim. Aujourd’hui la situation s’est inversée. Nous mangeons démesurément en occultant d’où vient la nourriture et ce que sa production demande: le travail physique, la besogne, les suées par temps brûlant ou glacial, le stress de ne pas pouvoir récolter en quantité suffisante…

Puisque nous ne reconnaissons plus la valeur morale et matérielle du travail des agriculteurs, ceux-ci sont désemparés et perdus. D’autant que les campagnes ne donnent plus le sens qu’elles donnaient autrefois à leurs vies. On s’y rencontre moins et, même là-bas, il devient difficile de se parler et d’entretenir des relations sociales. Le mal-être de nos agriculteurs tient aussi à la solitude – morale, charnelle.

Comme leurs bêtes, les paysans meurent en silence. Les suicides à la Poste ou chez Orange émeuvent à juste titre. Les paysans, eux, sont gommés, effacés.

On évoque souvent les problèmes d’endettement des agriculteurs: est-ce aussi une cause de ce nombre très élevé de suicides dans la profession?

Une des causes principales de leur désespoir tient aussi au surendettement auquel nombre d’entre eux sont sujets. Un agriculteur qui élève des porcs en Normandie m’a un jour confié que le fait que je me sois intéressé à lui pour le reportage que j’effectuais dans son village avait fonctionné chez lui comme une thérapie, que ce geste lui avait permis d’éviter le suicide. Ce dernier m’avait avoué qu’il avait pris la décision de mettre fin à ses jours s’il atteignait le cap des 150 000 euros d’endettement: seuil à partir duquel il devient impossible de rembourser sa dette. Cet homme portait en lui un profond sens de l’honneur et un sentiment de culpabilité à l’endroit de sa ferme que son père lui avait transmis. Il était pour lui insupportable d’échouer là où ses ancêtres avaient réussi, sans même comprendre qu’il n’était pas responsable de sa situation, que les raisons de son échec lui étaient bien étrangères.

Puis, en mettant des mots sur sa situation, il a compris qu’il était possible de trouver une solution sans recourir au pire, en parlant, notamment aux médecins et aux psychologues, en comprenant que cette faute n’était pas la sienne. Mais ce n’est pas le cas de tous.

La permanence de prévention du suicide des agriculteurs, «Agri’écoute», a reçu 1 700 appels au premier semestre 2016, pour une moyenne de 285 appels par mois: trois fois plus qu’en 2015. Reste qu’un agriculteur se suicide en moyenne tous les deux jours en France. Comme leurs bêtes, les paysans meurent en silence. Les suicides à la Poste ou chez Orange émeuvent à juste titre le public. Les paysans, eux, sont gommés, effacés.

Quelle est l’urgence principale? Est-ce une question de rapport de force dans la chaîne de production?

Si on se cantonne à la France, et considérant la production «de la fourche à la fourchette», qui supporte l’effort économique et physique le plus important sinon l’agriculteur? On lui achète son lait entre 30 et 35 centimes le litre pour le revendre aux alentours de 65 centimes. Or, il n’est pas normal de travailler à perte pour un agriculteur. Ce n’est pas normal non plus d’accepter d’être dans l’incertitude quant à son salaire, qui plus est quand il est payé le quinze du mois suivant.

Ce n’est qu’à 44 centimes par litre qu’un producteur de lait peut se verser l’équivalent d’un SMIC.

Certains agriculteurs travaillent pour des laiteries qui, certes, achètent en grande quantité mais payent le lait excessivement bas, et poussent les agriculteurs à vendre à perte. Le même lait qui servira pour produire du chocolat de grande marque qui, lui, est loin d’être vendu à perte: cette situation est inique. Pour le lait, certains producteurs se sont engagés à payer au-dessus du prix de revient des agriculteurs: 34 centimes par litre de lait, seuil à partir duquel les agriculteurs arrivent à vivre. Mais ce n’est qu’à 44 centimes par litre de lait qu’ils peuvent se verser l’équivalent d’un SMIC. C’est seulement avec des achats à prix décents que les agriculteurs pourront vivre dignement de leur métier. C’était l’enjeu des États généraux de l’alimentation: inverser la formation du prix pour que ce ne soit plus la grande distribution qui dicte sa loi mais pour partir du coût de revient de l’agriculteur. À ce jour, nous en sommes bien loin.

Le monde agricole semble particulièrement sensible aux aléas de la conjoncture mondiale et au contexte global de déréglementation et de globalisation. N’est-ce pas aussi là une des sources du problème?

On a en effet mis fin aux quotas de production dans le lait en faisant en sorte que les agriculteurs s’illusionnent sur l’effective quantité supplémentaire de lait qu’ils pourraient produire. Or, le marché se mettant à réguler la production par la loi de l’offre et la demande, la production fut certes plus élevée mais les prix ont chuté et les agriculteurs se sont appauvris. Grands producteurs, industriels et supermarchés ont profité de cette situation. La loi du marché s’est appliquée, mais au détriment des agriculteurs: le dernier outil qui encadrait la protection des prix était celui des quotas, il a désormais disparu.

Les secteurs de production sophistiqués vont profiter du libre-échange, la production agricole française sera, elle, exposée à ce qui se fait de pire au Brésil ou au Canada.

La crise de notre monde agricole vient du fait que ce qu’il produit constitue systématiquement la variable d’ajustement des accords mondiaux de libre-échange. À ce titre le CETA pose bien plus de problèmes qu’il n’en résout. Les secteurs de production sophistiqués vont profiter du libre-échange, la production agricole sera, elle, exposée à ce qui se fait de pire au Brésil ou au Canada: de la viande produite avec un cahier des charges largement différent du nôtre. Dans ces conditions, pourquoi lutter contre le glyphosate et le poulet aux hormones chez nous alors qu’une grande partie de nos importations seront produites avec ce type de procédés via le CETA? En France, on produit avec une meilleure qualité: il faut l’assumer, en être fiers, en revalorisant notre processus de production. Ce qui impliquerait en premier lieu de mettre des clauses dans les traités de libre-échange qui, sur le modèle de l’exception culturelle, instituerait une exception agricole: on ne peut pas importer n’importe quel produit. On ne peut pas, non plus, brader notre agriculture.

Quelle est l’influence de la politique agricole commune (PAC) dans la crise de l’agriculture française?

La PAC n’a aucun ancrage dans le monde réel, elle est dissociée de la réalité. Elle a détricoté tous les outils de régulation qui permettaient d’avoir une vision à long terme et de composer avec la nature. Le métier d’agriculteur est un des rares métiers qui soit météosensible: l’agriculteur doit pouvoir voir à long terme, investir et s’engager. Or la PAC empêche cela tant elle est dissociée de la réalité et applique des schémas rigides à des situations différentes, notamment en rémunérant à l’hectare plutôt qu’à la production. Ce qui crée des absurdités et des effets d’aubaines pour certains exploitants déjà privilégiés, qui touchent des aides démesurées par rapport aux revenus de leur exploitation. Car une politique publique doit pouvoir être en mesure d’amortir les inégalités de ressources au sein d’une même profession. Il faudrait en revenir à une politique agricole proche du terrain, par exemple en rémunérant les agriculteurs en fonction du nombre d’emplois qu’ils ont dans leur ferme. Et pourquoi ne pas donner des primes à ceux qui recourent à une agriculture vertueuse?

Les paysans étaient les derniers à avoir les valeurs du travail bien fait, de la conscience de la terre et de la famille. En mettant à mal notre agriculture nous avons affaibli ces valeurs.

Il semble que la crise du monde agricole soit aussi de nature culturelle, morale et spirituelle. Les valeurs paysannes et le rapport à la terre n’ont-elles pas aussi été battus en brèche par l’époque?

Certes, mais le retour de bâton ne saurait tarder à se faire sentir. Les paysans étaient les derniers à avoir les valeurs du travail bien fait, de la conscience de la terre et de la famille. En mettant à mal notre agriculture nous avons affaibli ces valeurs. Loin d’un monde caricatural et du tas de fumier au milieu de la ferme qu’on imagine souvent, les paysans sont des gens qui évoluent avec des repères solides. Produire du blé demande de passer des journées accroupi à ramasser des pierres, à composer avec le cycle de la nature, des saisons et du climat.

Or nous avons oublié toutes ces valeurs pour l’immédiateté, le court terme et l’éphémère. On a demandé à l’agriculteur de s’adapter et d’être polyvalent lors de différentes réformes (la révolution verte, les traitements phytosanitaires…). Il s’y est empressé, a joué le jeu, mais n’a rien reçu en contrepartie.

En outre, devant lui se sont dressés la société de consommation et un ouragan de virtualité avec internet. Et la greffe n’a jamais pris. Mais le phénomène n’est pas que français: en Amérique aussi bien qu’en Inde et en Afrique, les paysans se suicident également. Un pan de nos sociétés n’a pas pris le train en marche, et nous peinons encore à le voir.

Pourtant les Français aiment leurs agriculteurs, chose qu’on constate quand on voit l’audience du Salon de l’agriculture. Toutes les origines sociales et toutes les générations s’y retrouvent. Heureusement que cette grand-messe existe encore, mais il en faudrait bien plus pour résoudre nos problèmes. Et dépasser les séquences de communication ne serait pas de trop: Hollande était venu pour tenir 12 heures dès 7 heures du matin, Macron a voulu battre son record… Qu’importe?

Une pénurie de nourriture conduirait notre société à se rappeler aussitôt de l’importance de nos agriculteurs.

On constate aussi l’attrait des Français pour le monde paysan à travers le succès de l’émission «L’amour est dans le pré»: dans un épisode, l’un des candidats pleure au moment de recevoir des encouragements et explique son émotion par le fait qu’il s’agit des premiers encouragements de sa vie. Ces gens sont passés à côté des gratitudes que notre société offre, elle les a oubliés. Quand bien même ce sont les paysans qui assurent la satisfaction de nos besoins primaires. Une pénurie de nourriture conduirait notre société à se rappeler aussitôt de l’importance de nos agriculteurs.

 

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L’échec flagrant de l’État à veiller au véritable bien commun

Quadragesimo Anno

Lettre encyclique Quadragesimo Anno du 15 mai 1931
Sur la justice sociale, commémoration de Rerum novarum – Pie XI

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1931

Aux patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires de lieu, en paix et communion avec le siège apostolique ainsi qu’aux fidèles de l’Univers catholique tout entier : sur la restauration de l’ordre social, en pleine conformité avec les préceptes de l’Évangile, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’Encyclique Rerum Novarum.

Quarante ans (1) s’étant écoulés depuis la publication de la magistrale encyclique de Léon XIII, Rerum novarum (2), l’univers catholique tout entier, dans un grand élan de reconnaissance, a entrepris de commémorer avec l’éclat qu’il mérite ce remarquable document.

Il est vrai qu’à cet insigne témoignage de sa sollicitude pastorale, Notre Prédécesseur avait pour ainsi dire préparé les voies par d’autres Lettres sur la famille et le vénérable sacrement de mariage (3), ces fondements de la société humaine ; sur l’origine du pouvoir civil (4) et l’ordre des relations qui l’unissent à l’Église (5) ; sur les principaux devoirs des citoyens chrétiens (6), contre les erreurs du socialisme (7) et les fausses théories de la liberté humaine (8) ; et d’autres encore où se révèle pleinement sa pensée. Mais ce qui distingue entre toutes l’encyclique Rerum novarum, c’est qu’à une heure très opportune où s’en faisait sentir une particulière nécessité, elle a donné à l’humanité des directives très sûres pour résoudre les difficiles problèmes que pose la vie en société, et dont l’ensemble constitue la question sociale.

Au déclin du XIXe siècle, l’évolution économique et les développements nouveaux de l’industrie tendaient, en presque toutes les nations, à diviser toujours davantage la société en deux classes : d’un côté, une minorité de riches jouissant à peu près de toutes les commodités qu’offrent en si grande abondance les inventions modernes ; de l’autre, une multitude immense de travailleurs réduits à une angoissante misère et s’efforçant en vain d’en sortir.

Cette situation était acceptée sans aucune difficulté par ceux qui, largement pourvus des biens de ce monde, ne voyaient là qu’un effet nécessaire des lois économiques et abandonnaient à la charité tout le soin de soulager les malheureux, comme si la charité devait couvrir ces violations de la justice que le législateur humain tolérait et parfois même sanctionnait. Mais les ouvriers, durement éprouvés par cet état de choses, le supportaient avec impatience et se refusaient à subir plus longtemps un joug si pesant. Certains d’entre eux, mis en effervescence par de mauvais conseils, aspiraient au bouleversement total de la société. Et ceux-là mêmes que leur éducation chrétienne détournait de ces mauvais entraînements restaient convaincus de l’urgente nécessité d’une réforme profonde.

Telle était aussi la persuasion de nombreux catholiques, prêtres et laïcs, qu’une admirable charité inclinait depuis si longtemps vers les misères imméritées du peuple et qui se refusaient à admettre qu’une si criante inégalité dans le partage des biens de ce monde répondît aux vues infiniment sages du Créateur.

Et ils cherchaient sincèrement le moyen de remédier au désordre qui affligeait alors la société et de prévenir efficacement les maux plus graves encore qui la menaçaient. Mais telle est l’infirmité de l’esprit humain, même chez les meilleurs, que, repoussés d’un côté comme de dangereux novateurs, paralysés de l’autre par les divergences de vues qui se manifestaient même dans leurs rangs, ils hésitaient entre les diverses écoles, ne sachant dans quelle direction s’orienter.

Dans ce conflit qui divisait si profondément les esprits, non sans dommage pour la paix, une fois de plus tous les yeux se tournèrent vers la Chaire de Pierre, dépositaire sacrée de toute vérité, d’où les paroles de salut se répandent sur l’univers. Un courant d’une ampleur inaccoutumée porta aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ sur terre une foule de savants, d’industriels, d’ouvriers même, unanimes à solliciter des directives sûres qui mettraient enfin un terme à leurs hésitations.

Longtemps, dans sa grande prudence, le Pontife médita devant Dieu ; il fit venir pour les consulter les personnalités les plus compétentes, il considéra le problème attentivement, sous toutes ses faces, et enfin, obéissant à la  » conscience de sa charge apostolique  » (9), craignant, s’il gardait le silence, de paraître avoir négligé son devoir (10), il décida d’exercer le divin ministère qui lui était confié en adressant la parole à l’Église du Christ et au genre humain tout entier.

Alors, le 15 mai 1891, retentit la voix si longtemps attendue, voix que ni les difficultés n’avaient effrayée, ni l’âge affaiblie, mais qui, avec une vigoureuse hardiesse, orientait sur le terrain social l’humanité dans les voies nouvelles.

Vous connaissez, Vénérables Frères et très chers Fils, vous connaissez fort bien l’admirable doctrine qui fait de l’encyclique Rerum novarumun document inoubliable. Le grand Pape y déplore qu’un si grand nombre d’hommes  » se trouvent dans une situation d’infortune et de misère imméritée  » ; il y prend lui-même courageusement en main la défense  » des travailleurs que le malheur des temps avait livrés, isolés et sans défense, à des maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée  » (11). Il ne demande rien au libéralisme, rien non plus au socialisme, le premier s’étant révélé totalement impuissant à bien résoudre la question sociale, et le second proposant un remède pire que le mal, qui eût fait courir la société humaine de plus grands dangers.

Mais fort de son droit et de la mission toute spéciale qu’il a reçue de veiller sur la religion et sur les intérêts qui s’y rattachent étroitement, sachant la question présente de telle nature  » qu’à moins de faire appel à la religion et à l’Église, il était impossible de lui trouver jamais une solution acceptable  » (12), s’appuyant uniquement sur les principes immuables de la droite raison et de la Révélation divine, le Pontife définit et proclame avec une autorité sûre d’elle-même (13).  » les droits et les devoirs qui règlent les rapports entre riches et prolétaires, capital et travail  » (14), la part respective de l’Église, de l’autorité publique et des intéressés dans la solution des conflits sociaux.

Ce n’est pas en vain que retentit la parole apostolique. Au contraire, ceux qui l’entendirent la reçurent avec une admiration reconnaissante, non seulement les fils obéissants de l’Église, mais beaucoup d’autres égarés dans l’incroyance ou dans l’erreur, et presque tous ceux qui, depuis, dans leurs études personnelles ou dans les projets de lois, traitèrent des questions économiques et sociales.

Mais surtout, quelle fut la joie parmi les ouvriers chrétiens qui se sentaient compris et défendus par la plus haute autorité qui soit sur terre, et parmi les hommes généreux, soucieux depuis longtemps d’améliorer le sort des ouvriers, mais qui n’avaient guère rencontré jusque-là que l’indifférence, d’injustes soupçons, quand ce n’était pas une hostilité déclarée. Tous, ils entourèrent dès lors à juste titre cette Lettre de tant d’honneur que diverses régions, chacune à sa manière, en rappellent tous les ans le souvenir par des manifestations de reconnaissance.

Au milieu de ce concert d’approbations, il y eut cependant quelques esprits qui furent un peu troublés ; et, par suite, l’enseignement de Léon XIII, si noble, si élevé, complètement nouveau pour le monde, provoqua, même chez certains catholiques, de la défiance, voire du scandale. Il renversait en effet si audacieusement les idoles du libéralisme, ne tenait aucun compte de préjugés invétérés et anticipait sur l’avenir : les hommes trop attachés au passé dédaignèrent cette nouvelle philosophie sociale, les esprits timides redoutèrent de monter à de telles hauteurs ; d’autres, tout en admirant ce lumineux idéal, jugèrent qu’il était chimérique et que sa réalisation, on pouvait la souhaiter, mais non l’espérer.

C’est pourquoi, Vénérables Frères et très chers Fils, à l’heure où le quarantième anniversaire de l’encyclique Rerum novarum est célébré avec tant de ferveur dans tout l’univers, surtout par les ouvriers catholiques qui, de toutes parts, affluent vers la Ville éternelle, Nous jugeons l’occasion opportune de rappeler les grands bienfaits qu’ont retirés de cette Lettre l’Église catholique et l’humanité tout entière ; Nous défendrons ensuite contre certaines hésitations sa magistrale doctrine économique, et Nous en développerons quelques points ; portant enfin un jugement sur le régime économique d’aujourd’hui et faisant le procès du socialisme, Nous indiquerons la racine des troubles sociaux actuels et montrerons la seule route possible vers une salutaire restauration, savoir la réforme chrétienne des mœurs. Cet ensemble de questions que Nous allons traiter formera trois chapitres dont le développement constituera toute la présente encyclique.

Et pour aborder le premier des points que Nous Nous sommes fixés, Nous ne pouvons Nous empêcher, selon ce conseil de saint Ambroise  » l’action de grâces est le premier de nos devoirs  » (15), de faire tout d’abord monter vers Dieu d’abondantes actions de grâces pour les bienfaits si considérables apportés par l’encyclique de Léon XIII à l’Église et au genre humain. Si Nous voulions les passer en revue, même rapidement, c’est presque toute l’histoire sociale des quarante dernières années qu’il faudrait évoquer ici.

Mais on peut facilement tout ramener à trois chefs, suivant les trois genres d’intervention souhaités par Notre Prédécesseur pour accomplir sa grande œuvre de restauration.

En premier lieu, Léon XIII a lui-même nettement exposé ce qu’il faut attendre de l’Église :  » C’est l’Église, dit-il, qui puise dans l’Évangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur, l’Église qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de conformer à ceux-ci la vie et les mœurs de chacun, l’Église qui, par une foule d’institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des prolétaires.  » (16)

Ces précieuses ressources, l’Église ne les a pas laissées inemployées, mais elle les a largement exploitées pour le bien commun de la paix tant souhaitée. Par leurs paroles, par leurs écrits, Léon XIII et ses successeurs ont continué à prêcher avec insistance la doctrine sociale et économique de l’encyclique Rerum novarum ; ils n’ont pas cessé d’en presser l’application et l’adaptation aux temps et aux circonstances, faisant toujours preuve d’une sollicitude particulière et toute paternelle envers les pauvres et les faibles dont, en fermes pasteurs, ils se sont fait les défenseurs (17). Avec autant de science et de zèle, de nombreux évêques ont interprété la même doctrine, l’ont éclairée de leurs commentaires, et adaptée aux situations des divers pays, suivant les décisions et la pensée du Saint-Siège (18).

Aussi n’est-il pas étonnant que, sous la direction du magistère ecclésiastique, de nombreux hommes de science, prêtres et laïcs, se soient attachés avec ardeur à développer, selon les besoin du temps, les disciplines économiques et sociales, se proposant avant tout d’appliquer à des besoins nouveaux les principes immuables de la doctrine de l’Église.

Ainsi s’est constituée, sous les auspices et dans la lumière de l’encyclique de Léon XIII, une science sociale catholique qui grandit et s’enrichit chaque jour grâce à l’incessant labeur des hommes d’élite que Nous avons appelés les auxiliaires de l’Église. Et cette science ne s’enferme pas dans d’obscurs travaux d’école ; elle se produit au grand jour et affronte la lutte, comme le prouve excellemment l’enseignement, si utile et si apprécié, institué dans les universités catholiques, les Académies et les Séminaires, les Congrès, ou  » Semaines sociales « , tenus tant de fois avec de si beaux résultats, les cercles d’études, les excellentes publications de tout genre si opportunément répandues.

Là ne se bornent pas les services rendus par la Lettre de Léon XIII ; car ses leçons ont fini par pénétrer insensiblement ceux-là mêmes qui, privés du bienfait de l’unité catholique, ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église.

Ainsi, les principes du catholicisme en matière sociale sont devenus peu à peu le patrimoine commun à l’humanité. Et Nous Nous félicitons de voir souvent les éternelles vérités proclamées par Notre Prédécesseur d’illustre mémoire, invoquées et défendues, non seulement dans la presse et les livres même non catholiques, mais au sein des parlements et devant les tribunaux.

Bien plus, après une épouvantable guerre, les hommes d’état des principales puissances ont cherché à consolider la paix par une réforme intégrale des conditions sociales ; parmi les normes données pour régler le travail des ouvriers selon la justice et l’équité, ils ont adopté un grand nombre de dispositions en tel accord avec les principes et les directives de Léon XIII qu’il semble qu’on les en ait expressément tirées. L’encyclique Rerum novarum fut sans aucun doute un document mémorable, et on peut lui appliquer en toute vérité la parole d’Isaie : Il élèvera un étendard pour les nations (19).

Cependant, tandis que, grâce aux travaux d’ordre théorique, les principes de Léon XIII se répandaient dans les esprits, on en venait aussi à la pratique. Et d’abord, une active bonne volonté s’est employée avec zèle à relever cette classe d’hommes qui, immensément accrue par suite des progrès de l’industrie, n’avait cependant pas obtenu dans la communauté humaine une place équitable et se trouvait, de ce fait, abandonnée et presque méprisée. C’est des ouvriers que Nous parlons, de ces ouvriers dont aussitôt, malgré les autres soucis accablants de leur ministère, des membres des deux clergés, sous la conduite des évêques, se sont occupés avec grand fruit pour les âmes. Cet effort persévérant, qui visait à imprégner les ouvriers de l’esprit chrétien, contribua en outre à leur faire prendre conscience de leur véritable dignité, à les éclairer sur les droits et les devoirs de leur classe, à les rendre capables d’aller de l’avant dans la voie d’un juste progrès, et de devenir même les chefs de leurs compagnons.

De là vinrent aussi aux ouvriers des moyens d’existence plus abondants et moins incertains, car non seulement on commença, ainsi qu’y invitait le Pontife, à multiplier les œuvres de bienfaisance et de charité, mais on vit se fonder partout, de jour en jour plus nombreuses, suivant le vœu de l’Église, et souvent sous la conduite des prêtres, de nouvelles associations d’entraide et de secours mutuels groupant les ouvriers, les artisans, les agriculteurs, les salariés de tout genre.

Quant au rôle des pouvoirs publics, Léon XIII franchit avec audace les barrières dans lesquelles le libéralisme avait contenu leur intervention ; il ne craint pas d’enseigner que l’État n’est pas seulement le gardien de l’ordre et du droit, mais qu’il doit travailler énergiquement à ce que, par tout l’ensemble des lois et des institutions,  » la constitution et l’administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée.  » (20)

Sans doute, il doit laisser aux individus et aux familles une juste liberté d’action, à la condition pourtant que le bien commun soit sauvegardé et qu’on ne fasse d’injustice à personne. Il appartient aux gouvernants de protéger la communauté et les membres qui la composent ; toutefois, dans la protection des droits privés, ils doivent se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents.  » La famille des riches se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la protection publique. La masse indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert, compte surtout sur le patronage de l’État. Que l’État entoure donc de soins et d’une sollicitude particulière les salariés qui appartiennent à la multitude des pauvres.  » (21)

Loin de Nous la pensée de méconnaître que, même avant Léon XIII, plus d’un gouvernement avait déjà pourvu aux nécessités les plus pressantes des ouvriers et réprouvé les abus les plus criants dont ils étaient victimes. Mais c’est seulement quand, de la Chaire de saint Pierre, la voix du Souverain Pontife eût retenti par tout l’univers, que les hommes d’état, prenant plus pleinement conscience de leur mission, s’appliquèrent à pratiquer une large politique sociale.

Car tandis que chancelaient les principes du libéralisme qui paralysaient depuis longtemps toute intervention efficace des pouvoirs publics, l’encyclique déterminait dans les masses elles-mêmes un puissant mouvement favorable à une politique plus franchement sociale ; elle assurait aux gouvernants le précieux appui des meilleurs catholiques qui furent souvent, dans les assemblées parlementaires, les promoteurs illustres de la législation nouvelle.

Bien plus, c’est par des prêtres profondément pénétrés des doctrines de Léon XIII que plusieurs lois sociales récentes ont été proposées aux suffrages des parlements ; c’est par leurs soins vigilants qu’elles ont reçu leur pleine exécution.

De cet effort persévérant, un droit nouveau est né qu’ignorait complètement le siècle dernier, assurant aux ouvriers le respect des droits sacrés qu’ils tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens. Les travailleurs, leur santé, leurs forces, leur famille, leur logement, l’atelier, les salaires, l’assurance contre les risques du travail, en un mot tout ce qui regarde la condition des ouvriers, des femmes spécialement et des enfants, voilà l’objet de ces lois protectrices. Si ces dispositions ne sont pas toujours et partout en parfaite conformité avec les règles fixées par Léon XIII, il est cependant indéniable qu’on y perçoit souvent l’écho de l’encyclique Rerum novarum, à laquelle on peut dès lors pour une grande part attribuer les améliorations déjà apportées à la condition des ouvriers.

Le sage Pontife montrait enfin que les patrons et les ouvriers eux-mêmes pouvaient singulièrement aider à la solution de la question sociale  » par toutes les œuvres propres à soulager l’indigence et à opérer un rapprochement entre les deux classes.  » (22) Entre ces œuvres, la première place revient, à son avis, aux associations, soit composées seulement d’ouvriers, soit réunissant à la fois ouvriers et patrons. Le Pontife s’attarde longuement à en faire l’éloge et à les recommander et, en des pages magistrales, il en explique la nature, la raison d’être, l’opportunité, les droits, les devoirs, les principes régulateurs.

Cet enseignement, certes, venait à un moment des plus opportuns. Car, en plus d’un pays à cette époque, les pouvoirs publics, imbus de libéralisme, témoignaient peu de sympathie pour ces groupements ouvriers et même les combattaient ouvertement. Ils reconnaissaient volontiers et appuyaient des associations analogues fondées dans d’autres classes ; mais par une injustice criante, ils déniaient le droit naturel d’association à ceux-là qui en avaient le plus grand besoin pour se défendre contre l’exploitation des plus forts. Même dans certains milieux catholiques, les efforts des ouvriers vers ce genre d’organisation étaient vus de mauvais œil, comme d’inspiration socialiste ou révolutionnaire.

Les directives si autorisées de Léon XIII eurent le grand mérite de briser ces oppositions et de désarmer ces méfiances. Elles ont encore un plus beau titre de gloire, c’est d’avoir encouragé les travailleurs chrétiens dans la voie des organisations professionnelles, de leur avoir montré la marche à suivre, et d’avoir retenu sur le chemin du devoir plus d’un ouvrier violemment tenté de donner son nom à ces organisations socialistes qui se prétendaient effrontément seule protection et unique secours des humbles et des opprimés.

En ce qui concerne la création de ces associations, l’encyclique Rerum novarum observait fort à propos  » qu’on doit organiser et gouverner les groupements professionnels de façon qu’ils fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qui est proposé et qui consiste dans l’accroissement le plus grand possible, pour chacun, des biens du corps, de l’esprit et de la famille «  ; il est clair cependant  » qu‘il faut avoir en vue le perfectionnement moral et religieux comme l’objet principal ; c’est surtout cette fin qui doit régler toute l’économie de ces sociétés.  » (23) En effet,  » la religion ainsi constituée comme fondement de toutes les lois sociales, il n’est pas difficile de déterminer les relations mutuelles à établir entre les membres pour obtenir la paix et la prospérité de la société.  » (24)

À fonder de telles associations, partout, prêtres et laïcs se sont consacrés nombreux, avec un zèle digne d’éloges, désireux de réaliser intégralement la pensée de Léon XIII. Ainsi, ces associations formèrent-elles des ouvriers foncièrement chrétiens, sachant allier harmonieusement l’exercice diligent de leur profession avec de solides principes religieux, capables de défendre efficacement leurs droits et leurs intérêts temporels, avec une fermeté qui n’exclut ni le respect de la justice, ni le désir sincère de collaborer avec les autres classes au renouvellement chrétien de la société.

Les idées et les directives de Léon XIII ont été réalisées de diverses manières, selon les lieux et les circonstances. En certaines régions, une seule et même association se proposa d’atteindre tous les buts assignés par le Pontife. Ailleurs, on préféra recourir, selon qu’y invitait la situation, en quelque sorte à une division du travail, laissant à des groupements spéciaux le soin de défendre sur le marché du travail les droits et les justes intérêts des associés, à d’autres la mission d’organiser l’entraide dans les questions économiques, tandis que d’autres enfin se consacraient tout entiers aux seuls besoins religieux et moraux de leurs membres ou à d’autres tâches du même ordre.

Cette seconde méthode a prévalu là surtout où, soit la législation, soit certaines pratiques de la vie économique, soit la déplorable division des esprits et des cœurs, si profonde dans la société moderne, soit encore l’urgente nécessité d’opposer un front unique à la poussée des ennemis de l’ordre, empêchaient de fonder des syndicats nettement catholiques. Dans de telles conjonctures, les ouvriers catholiques se voient pratiquement contraints de donner leurs noms à des syndicats neutres, où cependant l’on respecte la justice et l’équité, et où pleine liberté est laissée aux fidèles d’obéir à leur conscience et à la voix de l’Église. Il appartient aux évêques, s’ils reconnaissent que ces associations sont imposées par les circonstances et ne présentent pas de danger pour la religion, d’approuver que les ouvriers catholiques y donnent leur adhésion, observant toutefois à cet égard les règles et les précautions recommandées par Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie X.

Entre ces précautions, la première et la plus importante est que, toujours, à côté de ces syndicats, existeront alors d’autres associations qui s’emploient à donner à leurs membres une sérieuse formation religieuse et morale, afin qu’à leur tour ils infusent aux organisations syndicales le bon esprit qui doit animer toute leur activité. Ainsi, il arrivera que ces groupements exerceront une influence qui dépasse même le cercle de leurs membres. (25)

C’est donc bien grâce à l’encyclique de Léon XIII que partout ces syndicats ouvriers se sont développés, au point que leurs effectifs, s’ils sont malheureusement encore inférieurs à ceux des associations socialistes et communistes, rassemblent pourtant déjà, à l’intérieur des divers pays comme dans les Congrès internationaux, une masse imposante d’affiliés capables de soutenir vigoureusement les droits et les légitimes revendications des travailleurs chrétiens et même de pousser à l’application des principes chrétiens en matière sociale.

De plus, les enseignements si sages et les directives si nettes de Léon XIII sur le droit naturel d’association ont commencé à trouver leur application pour d’autres groupements que les groupements d’ouvriers. Sa Lettre n’est pas sans avoir contribué beaucoup à l’apparition et au développement, de jour en jour plus manifeste, d’utiles associations parmi les agriculteurs et dans les classes moyennes, et d’autres institutions du même genre où la poursuite des intérêts économiques s’unit heureusement à une tâche éducatrice.

On n’en peut dire autant, il est vrai, des associations que Notre Prédécesseur désirait si vivement voir se former entre patrons et chefs d’industrie ; Nous regrettons beaucoup qu’elles soient si rares. Sans doute, ce n’est point seulement par la faute des hommes, car des difficultés fort grandes y font obstacle ; Nous les Connaissons et Nous les apprécions à leur juste valeur. Nous n’en avons pas moins le ferme espoir que ces obstacles disparaîtront bientôt et Nous saluons avec grande joie et du fond du cœur les essais heureusement tentés sur ce point et dont les résultats déjà notables promettent pour l’avenir des fruits plus grands encore. (26)

Tous ces bienfaits dus à l’encyclique de Léon XIII, Nous les avons esquissés plutôt que décrits ; ils attestent avec éclat, par leur nombre et leur importance, que l’immortel document n’était pas seulement l’expression d’un idéal social magnifique, mais irréel. Bien au contraire, Notre Prédécesseur a puisé dans l’Évangile, vivante source de vie, une doctrine capable, sinon de faire cesser tout de suite, du moins d’atténuer beaucoup la lutte mortelle qui déchire l’humanité. Que la bonne semence, largement jetée il y a quarante ans, soit tombée pour une part dans une bonne terre, Nous en avons pour gage les fruits consolants qu’avec le secours de Dieu en ont recueillis l’Église du Christ et le genre humain tout entier.

Aussi peut-on dire que l’encyclique de Léon XIII s’est révélée, avec le temps, la grande charte qui doit être le fondement de toute activité chrétienne en matière sociale. Qui ferait peu de cas de cette encyclique et de sa commémoration solennelle montrerait qu’il méprise ce qu’il ignore, ou ne comprend pas ce qu’il connaît à moitié, ou, s’il comprend, mérite de se voir jeter à la face son injustice et son ingratitude.

Mais avec le temps aussi, des doutes se sont élevés sur la légitime interprétation de plusieurs passages de l’encyclique ou sur les conséquences qu’il fallait en tirer, ce qui a été l’occasion entre les catholiques eux-mêmes de controverses parfois assez vives ; comme par ailleurs les besoins de notre époque et les changements survenus dans la situation générale demandent une application plus exacte des enseignements de Léon XIII, ou même exigent des compléments, Nous sommes heureux de saisir cette occasion, selon Notre charge apostolique qui Nous fait débiteur de tous (27) pour répondre, dans la mesure du possible, à ces doutes et aux questions qui se posent actuellement.

Mais avant d’aborder ces explications, Nous devons rappeler tout d’abord le principe, déjà mis en pleine lumière par Léon XIII, que Nous avons le droit et le devoir de Nous prononcer avec une souveraine autorité sur ces problèmes sociaux et économiques. (28)

Sans doute, c’est à l’éternelle félicité, et non pas à une prospérité passagère seulement, que l’Église a reçu la mission de conduire l’humanité ; et même  » elle ne se reconnaît point le droit de s’immiscer sans raison dans la conduite des affaires temporelles  » (29). À aucun prix toutefois elle ne peut abdiquer la charge que Dieu lui a confiée et qui lui fait une loi d’intervenir, non certes dans le domaine technique à l’égard duquel elle est dépourvue de moyens appropriés et de compétence, mais en tout ce .qui touche à la loi morale. En ces matières, en effet, le .dépôt de la vérité qui Nous est confié d’En-Haut et la très grave obligation qui Nous incombe de promulguer, d’interpréter et de prêcher, en dépit de tout, la loi morale, soumettent également à Notre suprême autorité l’ordre social et l’ordre économique.

Car s’il est vrai que la science économique et la discipline des mœurs relèvent, chacune dans sa sphère, de principes propres, il y aurait néanmoins erreur à affirmer que l’ordre économique et l’ordre moral sont si éloignés l’un de l’autre, si étrangers l’un à l’autre, que le premier ne dépend en aucune manière du second. Sans doute, les lois économiques, fondées sur la nature des choses et sur les aptitudes de l’âme et du corps humain, nous font connaître quelles fins, dans cet ordre, restent hors de la portée de l’activité humaine, quelles fins au contraire elle peut se proposer, ainsi que les moyens qui lui permettront de les réaliser ; de son côté, la raison déduit clairement de la nature des choses et de la nature individuelle et sociale de l’homme la fin suprême que le Créateur assigne à l’ordre économique tout entier.

Mais seule la loi morale Nous demande de poursuivre, dans les différents domaines entre lesquels se partage Notre activité, les fins particulières que Nous leur voyons imposées par la nature ou plutôt par Dieu, l’auteur même de la nature, et de les subordonner toutes, harmonieusement combinées, à la fin suprême et dernière qu’elle assigne à tous Nos efforts. Du fidèle accomplissement de cette loi, il résultera que tous les buts particuliers poursuivis dans le domaine économique, soit par les individus, soit par la société, s’harmoniseront parfaitement dans l’ordre universel des fins et Nous aideront efficacement à arriver comme par degrés au terme suprême de toutes choses, Dieu, qui est pour lui-même et pour nous le souverain et l’inépuisable Bien.

Abordant le détail des questions que Nous Nous proposons de traiter, Nous commençons par le droit de propriété.

Vous n’ignorez pas, Vénérables Frères et très chers Fils, avec quelle énergie Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire s’est fait le défenseur de la propriété privée contre les erreurs socialistes de son temps, et comment il a montré que son abolition, loin de servir les intérêts de la classe ouvrière, ne pourrait que les compromettre gravement. Des calomniateurs cependant font au Souverain Pontife et à l’Église l’intolérable injure de leur reprocher d’avoir pris, et de prendre encore, contre les prolétaires, le parti des riches ; d’autre part, tous les catholiques ne s’accordent pas sur le sens exact de la pensée de Léon XIII. Il Nous a dès lors paru opportun de venger contre ces fausses imputations la doctrine de l’encyclique, qui est celle de l’Église en cette matière, et de la défendre contre des interprétations erronées.

Tenons avant tout pour assuré que ni Léon XIII, ni les théologiens dont l’Église inspire et contrôle l’enseignement, n’ont jamais nié ou contesté le double aspect, individuel et social, qui s’attache à la propriété selon qu’elle sert l’intérêt particulier ou regarde le bien commun ; tous, au contraire, ont unanimement soutenu que c’est de la nature et donc du Créateur que les hommes ont reçu le droit de propriété privée, tout à la fois pour que chacun puisse pourvoir à sa subsistance et à celle des siens, et pour que, grâce à cette institution, les biens mis par le Créateur à la disposition de l’humanité remplissent effectivement leur destination : ce qui ne peut être réalisé que par le maintien d’un ordre certain et bien réglé.

Il est donc un double écueil contre lequel il importe de se garder soigneusement. De même, en effet, que nier ou atténuer à l’excès l’aspect social et public du droit de propriété, c’est verser dans l’individualisme ou le côtoyer, de même à contester ou à voiler son aspect individuel, on tomberait infailliblement dans le collectivisme ou tout au moins on risquerait d’en partager l’erreur.

Perdre de vue ces considérations, c’est s’exposer à donner dans l’écueil du modernisme moral, juridique et social qu’au début de Notre Pontificat Nous avons déjà dénoncé. (30) Que ceux-là surtout le sachent bien, que le désir d’innover entraîne à accuser injustement l’Église d’avoir laissé s’infiltrer dans l’enseignement des théologiens un concept païen de la propriété auquel il importerait d’en substituer un autre qu’ils ont l’étrange inconscience d’appeler le concept chrétien.

Pour contenir dans de justes limites les controverses sur la propriété et les devoirs qui lui incombent, il faut poser tout d’abord le principe fondamental établi par Léon XIII, à savoir que le droit de propriété ne se confond pas avec son usage. (31) C’est en effet la justice qu’on appelle commutative qui prescrit le respect des divers domaines et interdit à quiconque d’envahir, en outrepassant les limites de son propre droit, celui d’autrui ; par contre, l’obligation qu’ont les propriétaires de ne faire jamais qu’un honnête usage de leurs biens ne s’impose pas à eux au nom de cette justice, mais au nom des autres vertus ; elle constitue par conséquent un devoir  » dont on ne peut exiger l’accomplissement par des voies de justice.  » (32) C’est donc à tort que certains prétendent renfermer dans des limites identiques le droit de propriété et son légitime usage ; il est plus faux encore d’affirmer que le droit de propriété est périmé et disparaît par l’abus qu’on en fait ou parce qu’on laisse sans usage les choses possédées.

Ils font par suite œuvre salutaire et louable ceux qui, sous réserve toujours de la concorde des esprits et de l’intégrité de la doctrine traditionnelle de l’Église, s’appliquent à mettre en lumière la nature des charges qui grèvent la propriété et à définir les limites que tracent, tant à ce droit même qu’à son exercice, les nécessités de la vie sociale. Mais en revanche, ceux-là se trompent gravement qui s’appliquent à réduire tellement le caractère individuel du droit de propriété, qu’ils en arrivent pratiquement à le lui enlever.

Que les hommes, en cette matière, aient à tenir compte non seulement de leur avantage personnel, mais de l’intérêt de la communauté, cela résulte assurément du double aspect individuel et social que Nous avons reconnu à la propriété. À ceux qui gouvernent la société il appartient, quand la nécessité le réclame et que la loi naturelle ne le fait pas, de définir plus en détail cette obligation. L’autorité publique peut donc, s’inspirant des véritables nécessités du bien commun, déterminer, à la lumière de la loi naturelle et divine, l’usage que les propriétaires pourront ou ne pourront pas faire de leurs biens.

Bien plus, Léon XIII enseignait très sagement que  » Dieu a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l’industrie humaine et aux institutions des peuples.  » (33)

Pas plus, en effet, qu’aucune autre institution de la vie sociale, le régime de la propriété n’est absolument immuable, et l’histoire en témoigne, ainsi que Nous l’avons Nous-même observé en une autre circonstance :  » Combien de formes diverses la propriété a revêtues, depuis la forme primitive que lui ont donnée les peuples sauvages et qui de nos jours encore s’observe en certaines régions, en passant par celles qui ont prévalu à l’époque patriarcale, par celles qu’ont connues les divers régimes tyranniques (Nous donnons ici au mot sa signification classique), par les formes féodales, monarchiques, pour en venir enfin aux réalisations á variées de l’époque moderne !  » (34) Il est clair cependant que l’autorité publique n’a pas le droit de s’acquitter arbitrairement de cette fonction.

Toujours, en effet, doivent rester intacts le droit naturel de propriété et celui de léguer ses biens par voie d’hérédité ; ce sont là des droits que cette autorité ne peut abolir, car l’homme est antérieur à l’État (35), et  » la société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle.  » (36) Voilà aussi pourquoi Léon XIII déclarait que l’État n’a pas le droit d’épuiser la propriété privée par un excès de charges et d’impôts :  » Ce n’est pas des lois humaines, mais de la nature qu’émane le droit de propriété individuelle ; l’autorité publique ne peut donc l’abolir ; tout ce qu’elle peut, c’est en tempérer l’usage et le concilier avec le bien commun.  » (37)

Lorsqu’elle concilie ainsi le droit de propriété avec les exigences de l’intérêt général, l’autorité publique, loin de se montrer l’ennemie de ceux qui possèdent, leur rend un bienveillant service ; ce faisant, elle empêche en effet la propriété privée que, dans sa Providence, le Créateur a instituée pour l’utilité de la vie humaine, d’entraîner des maux intolérables et de préparer ainsi sa propre disparition. Loin d’opprimer la propriété, elle la défend ; loin de l’affaiblir, elle lui donne une nouvelle vigueur.

L’homme n’est pas non plus autorisé à disposer au gré de son caprice de ses revenus disponibles, c’est-à-dire des revenus qui ne sont pas indispensables à l’entretien d’une existence convenable et digne de son rang. Bien au contraire, un très grave précepte enjoint aux riches de pratiquer l’aumône et d’exercer la bienfaisance et la magnificence, ainsi qu’il ressort du témoignage constant et explicite de la Sainte Écriture et des Pères de l’Église.

Des principes posés par le Docteur angélique, Nous déduisons sans peine que celui qui consacre les ressources plus larges dont il dispose à développer une industrie, source abondante de travail rémunérateur, pourvu toutefois que ce travail soit employé à produire des biens réellement utiles, pratique d’une manière remarquable et particulièrement appropriée aux besoins de notre temps l’exercice de la vertu de magnificence. (38)

La tradition universelle, non moins que les enseignements de Notre Prédécesseur, font de l’occupation d’un bien sans maître et du travail qui transforme une matière, les titres originaires de la propriété. De fait, contrairement à certaines opinions, il n’y a aucune injustice à occuper un bien vacant qui n’appartient à personne. D’un autre côté, le travail que l’homme exécute en son propre nom et par lequel il confère à un objet une forme nouvelle ou un accroissement de valeur est le seul qui lui donne un droit sur le produit.

Tout autre est le cas du travail loué à autrui et appliqué à la chose d’autrui. C’est à lui tout particulièrement que convient l’affirmation de Léon XIII, quand il regardait comme ‘incontestable’ que «  le travail manuel est la source unique d’où provient la richesse des nations.  » (39)

Ne constatons-nous pas en effet que ces biens immenses qui constituent la richesse des hommes sortent des mains des travailleurs, soit qu’elles fournissent seules tout le labeur, soit qu’elles s’aident d’instruments et de machines qui intensifient singulièrement l’efficacité de leur effort ? Personne n’ignore qu’aucune nation n’est jamais sortie de l’indigence et de la pauvreté pour atteindre à un degré plus élevé de prospérité, sinon par l’effort intense et combiné de tous ses membres, tant de ceux qui dirigent le travail que de ceux qui exécutent leurs ordres. Mais il n’est pas moins certain que tout cet effort fût resté stérile, qu’il n’eût même pu être tenté, si le Créateur de toutes choses n’avait pas d’abord, dans sa bonté, fourni les ressources de la nature, ses trésors et ses forces. Du reste, travailler n’est pas autre chose qu’appliquer les énergies de l’esprit et du corps aux biens de la nature ou se servir de ces derniers comme d’autant d’instruments appropriés. Or, la loi naturelle, c’est-à-dire la volonté divine manifestée par elle, exige que les ressources de la nature soient mises au service des besoins humains d’une manière parfaitement ordonnée, ce qui n’est possible que si l’on reconnaît à chaque chose un maître. D’où il résulte que, hors le cas où quelqu’un appliquerait son effort à un objet qui lui appartient, le travail de l’un et le capital de l’autre doivent s’associer entre eux, puisque l’un ne peut rien sans le concours de l’autre. Ainsi l’entendait bien Léon XIII quand il écrivait : Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital. (40)

Il serait donc radicalement faux de voir, soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c’est bien injustement que l’une des parties, contestant à l’autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit.

Certes, le capital a longtemps réussi à s’arroger des avantages excessifs. Il réclamait pour lui la totalité du produit et du bénéfice, laissant à peine à la classe des travailleurs de quoi refaire ses forces et se perpétuer. Une loi économique inéluctable, assurait-on, voulait que tout le capital s’accumulât entre les mains des riches ; la même loi condamnait les ouvriers à traîner la plus précaire des existences dans un perpétuel dénuement, la réalité, il est vrai, n’a pas toujours et partout exactement répondu à ces postulats du libéralisme manchesterien ; on ne peut toutefois nier que le régime économique et social n’ait incliné d’un mouvement constant dans le sens qu’ils préconisaient. Aussi, personne ne s’étonnera de la vive opposition que ces fausses maximes et ces postulats trompeurs ont rencontrée, même ailleurs que parmi ceux auxquels ils contestaient le droit naturel de s’élever à une plus satisfaisante condition de fortune.

Aussi bien, aux ouvriers victimes de ces pratiques, sont venus se joindre des intellectuels qui, à leur tour, dressent à l’encontre de cette prétendue loi un principe moral qui n’est pas mieux fondé : tout le produit et tout le revenu, déduction faite de ce qu’exigent l’amortissement et la reconstitution du capital, appartiennent de plein droit aux travailleurs. Cette erreur est certes moins apparente que celle de certains socialistes qui prétendent attribuer à l’État ou, comme ils disent, socialiser tous les moyens de production ; elle n’en est que plus dangereuse et plus apte à surprendre la foi trop confiante des esprits mal avertis. C’est un séduisant poison ; beaucoup se sont empressés de l’absorber, que n’eût jamais réussi à égarer un socialisme franchement avoué.

Pour empêcher que ces fausses doctrines ne fermassent à jamais les voies de la justice et de la paix, des deux côtés, on avait besoin des très sages avertissements de Notre Prédécesseur :  » Quoique divisée en propriétés privées, la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous.  » (41) Nous venons Nous-même de rappeler ce principe : C’est pour que les choses créées puissent procurer cette utilité aux hommes, d’une manière sûre et bien ordonnée, que la nature a elle-même institué le partage des biens par le moyen de la propriété privée. Il importe de ne jamais perdre de vue ce principe, sous peine de s’égarer.

Or, ce n’est pas n’importe quel partage des biens et des richesses qui réalisera, aussi parfaitement du moins que le permettent les conditions humaines, l’exécution du plan divin. Les ressources que ne cessent d’accumuler les progrès de l’économie sociale doivent donc être réparties de telle manière entre les individus et les diverses classes de la société, que soit procurée cette utilité commune dont parle Léon XIII, ou, pour exprimer autrement la même pensée, que soit respecté le bien commun de la société tout entière. La justice sociale ne tolère pas qu’une classe empêche l’autre de participer à ces avantages. Elles pèchent donc toutes les deux également contre cette sainte loi – et la classe des riches quand, dégagée par sa fortune de toute sollicitude, elle estime parfaitement régulier et naturel un état de choses qui lui procure tous les avantages, sans rien laisser à l’ouvrier – et la classe des prolétaires quand, exaspérée par une situation qui blesse la justice, et trop exclusivement soucieuse de revendiquer les droits dont elle a pris conscience, elle réclame pour soi la totalité du produit qu’elle déclare sorti tout entier de ses mains ; quand elle prétend condamner et abolir, sans autre motif que leur nature même, toute propriété et tout revenu qui ne sont pas le fruit du travail, quelles que soient par ailleurs leur nature et la fonction qu’ils remplissent dans la société humaine. Observons à cet égard combien c’est hors de propos et sans fondement que certains en appellent ici au témoignage de l’Apôtre :  » Si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger non plus.  » (42)

L’Apôtre, en effet, condamne par ces paroles ceux qui se dérobent au travail qu’ils peuvent et doivent fournir ; il nous presse de mettre soigneusement à profit notre temps et nos forces d’esprit et de corps, et de ne pas nous rendre à charge d’autrui, alors qu’il nous est loisible de pourvoir nous-mêmes à nos propres nécessités. En aucune manière, il ne présente ici le travail comme l’unique titre à recevoir notre subsistance. (43)

Il importe donc d’attribuer à chacun ce qui lui revient et de ramener aux exigences du bien commun ou aux normes de la justice sociale la distribution des ressources de ce monde, dont le flagrant contraste entre une poignée de riches et une multitude d’indigents atteste de nos jours, aux yeux de l’homme de cœur, les graves dérèglements.

Tel est en effet le but que Notre Prédécesseur faisait un devoir de poursuivre : travailler au relèvement du prolétariat. Il convient d’urger d’autant plus cette obligation et d’y appuyer avec une plus pressante insistance, que l’on a trop souvent négligé sur ce point les directives de Notre Prédécesseur, soit qu’on les passât intentionnellement sous silence, soit qu’on jugeât la tâche irréalisable, alors cependant qu’elle peut être accomplie et qu’il n’est pas permis de s’y soustraire.

L’atténuation du paupérisme qui, au temps de Léon XIII, s’étalait encore dans toute son horreur, n’a cependant rien enlevé à la valeur et à l’opportunité de ces instructions. Sans aucun doute, la condition des ouvriers s’est sensiblement améliorée et ils jouissent à bien des égards d’un sort plus tolérable ; il en est ainsi surtout dans les pays plus prospères et plus policés où les ouvriers ne pourraient indistinctement passer tous pour accablés de misère et voués à une extrême indigence. Par ailleurs, toutefois, à mesure que l’industrie et la technique modernes envahissaient rapidement pour s’y installer, et les pays neufs, et les antiques civilisations de l’Extrême Orient, on voyait s’accroître aussi l’immense multitude des prolétaires indigents dont la détresse crie vers le ciel. À quoi s’ajoute encore la puissante armée des salariés ruraux réduits aux plus étroites conditions d’existence et privés  » de toute perspective d’une participation à la propriété du sol  » (44) et qui, s’il n’y est pourvu de façon efficace et appropriée, resteront à jamais confinés dans les rangs du prolétariat.

Le prolétariat et le paupérisme sont à coup sûr deux choses bien distinctes. Il n’en reste pas moins vrai que l’existence d’une immense multitude de prolétaires d’une part, et d’un petit nombre de riches pourvus d’énormes ressources d’autre part, atteste à l’évidence que les richesses créées en si grande abondance à notre époque d’industrialisme sont mal réparties et ne sont pas appliquées comme il conviendrait aux besoins des différentes classes.

Il faut donc tout mettre en œuvre afin que, dans l’avenir du moins, la part des biens qui s’accumulent aux mains des capitalistes soit réduite à une plus équitable mesure et qu’il s’en répande une suffisante abondance parmi les ouvriers, non certes pour que ceux-ci relâchent leur labeur – l’homme est fait pour travailler comme l’oiseau pour voler – mais pour qu’ils accroissent par l’épargne un patrimoine qui, sagement administré, les mettra à même de faire face plus aisément et plus sûrement à leurs charges de famille. Ainsi, ils se délivreront de la vie d’incertitudes qui est le sort du prolétariat, ils seront armés contre les surprises du sort et ils emporteront, en quittant ce monde, la confiance d’avoir pourvu en une certaine mesure aux besoins de ceux qui leur survivent ici-bas.

Tout cela, Notre Prédécesseur l’a non seulement insinué, mais proclamé en termes clairs et explicites. Nous-même, Nous le répétons en cette Lettre avec une nouvelle insistance. Qu’on en soit bien convaincu, si l’on ne se décide enfin, chacun pour sa part, à le mettre sans délai à exécution, on n’arrivera pas à défendre efficacement l’ordre public, la paix et la tranquillité de la société contre l’assaut des forces révolutionnaires.

Cette exécution n’est possible toutefois que si les prolétaires sont mis en état de se constituer, par leur industrie et leur épargne, un modeste avoir, ainsi que Nous l’avons répété après Notre Prédécesseur. Mais sur quoi, sinon sur leurs salaires, pourront-ils, à force d’économie, prélever quelques ressources, ceux qui doivent demander au seul travail la subsistance et tout ce qui est nécessaire à la vie ? Venons-en donc à cette question du salaire que Léon XIII déclare d’une grande importance, expliquant ou développant, quand le besoin se fera sentir, son enseignement et ses directives. (45)

Commençons par relever la profonde erreur de ceux qui déclarent essentiellement injuste le contrat de louage de travail et prétendent qu’il faut lui substituer un contrat de société ; ce disant, ils font en effet gravement injure à Notre Prédécesseur, car l’encyclique Rerum novarum, non seulement admet la légitimité du salariat, mais s’attache longuement à le régler selon les normes de la justice.

Nous estimons cependant plus approprié aux conditions présentes de la vie sociale de tempérer quelque peu, dans la mesure du possible, le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société. C’est ce que l’on a déjà commencé à faire sous des formes variées, non sans profit sensible pour les travailleurs et pour les possesseurs du capital. Ainsi, les ouvriers et employés ont été appelés à participer en quelque manière à la propriété de l’entreprise, à sa gestion ou aux profits qu’elle apporte.

Léon XIII avait déjà opportunément observé que la détermination du juste taux du salaire ne se déduit pas d’une seule, mais de plusieurs considérations :  » Pour fixer la juste mesure du salaire, écrivait-il, il y a de nombreux points de vue à considérer.  » (46) Par là même, il condamnait la présomption de ceux qui soutiennent qu’on résout sans peine cette question très délicate à l’aide d’une formule ou d’une règle unique, d’ailleurs absolument fausse.

Ils se trompent, en effet, ceux qui adoptent sans hésiter l’opinion si courante selon laquelle la valeur du travail et de la rémunération qui lui est due équivaudrait exactement à celle des fruits qu’il procure, et qui en concluent que l’ouvrier est autorisé à revendiquer pour soi la totalité du produit de son labeur. Ce que Nous avons dit précédemment au sujet du capital et du travail suffit à prouver combien ce préjugé est mal fondé.

Autant que la propriété, le travail, celui-là surtout qui se loue au service d’autrui, présente, à côté de son caractère personnel ou individuel, un aspect social qu’il convient de ne pas perdre de vue. La chose est claire : à moins, en effet, que la société ne soit constituée en un corps bien organisé, que l’ordre social et juridique ne protège l’exercice du travail, que les différentes professions, si étroitement solidaires, ne s’accordent et ne se complètent mutuellement, à moins surtout que l’intelligence, le capital et le travail ne s’unissent et ne se fondent en quelque sorte en un principe unique d’action, l’activité humaine est vouée à la stérilité. Il devient dès lors impossible d’estimer ce travail à sa juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération, si l’on néglige de prendre en considération son aspect à la fois individuel et social.

De ce double caractère que la nature a imprimé au travail humain, résultent des conséquences très importantes pour le régime du salaire et la détermination de son taux. Et tout d’abord, on doit payer à l’ouvrier un salaire qui lui permette de pourvoir à sa subsistance et à celle des siens (47) Assurément, les autres membres de la famille, chacun suivant ses forces, doivent contribuer à son entretien, ainsi qu’il en est, non seulement dans les familles d’agriculteurs, mais aussi chez un grand nombre d’artisans ou de petits commerçants. Mais il n’est aucunement permis d’abuser de l’âge des enfants ou de la faiblesse des femmes.

C’est à la maison avant tout, ou dans les dépendances de la maison, et parmi les occupations domestiques, qu’est le travail des mères de famille. C’est donc par un abus néfaste et qu’il faut à tout prix faire disparaître, que les mères de famille, à cause de la modicité du salaire paternel, sont contraintes de chercher hors de la maison une occupation rémunératrice, négligeant les devoirs tout particuliers qui leur incombent avant tout : l’éducation des enfants.

On n’épargnera donc aucun effort en vue d’assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges normales du ménage. Si l’état présent de la vie industrielle ne permet pas toujours de satisfaire à cette exigence, la justice sociale commande que l’on procède sans délai à des réformes qui garantiront à l’ouvrier adulte un salaire répondant à ces conditions. À cet égard, il convient de rendre un juste hommage à l’initiative de ceux qui, dans un très sage et très utile dessein, ont imaginé des formules diverses destinées, soit à proportionner la rémunération aux charges familiales, de telle manière que l’accroissement de celles-ci s’accompagne d’un relèvement parallèle du salaire, soit à pourvoir le cas échéant à des nécessités extraordinaires.

Dans la détermination des salaires, on tiendra également compte des besoins de l’entreprise et de ceux qui l’assument. Il serait injuste d’exiger d’eux des salaires exagérés, qu’ils ne sauraient supporter sans courir à la ruine et entraîner les travailleurs avec eux dans le désastre. Assurément, si par son indolence, sa négligence, ou parce qu’elle n’a pas un suffisant souci du progrès économique et technique, l’entreprise réalise de moindres profits, elle ne peut se prévaloir de cette circonstance comme d’une raison légitime pour réduire le salaire des ouvriers. Mais si, d’autre part, les ressources lui manquent pour allouer à ses employés une équitable rémunération, soit qu’elle succombe elle-même sous le fardeau de charges injustifiées, soit qu’elle doive écouler ses produits à des prix injustement déprimés, ceux qui la réduisent à cette extrémité se rendent coupables d’une criante iniquité, car c’est par leur faute que les ouvriers sont privés de la rémunération qui leur est due, lorsque, sous l’empire de la nécessité, ils acceptent des salaires inférieurs à ce qu’ils étaient en droit de réclamer.

Que tous donc, les ouvriers comme les patrons, s’appliquent en parfaite union d’efforts et de vues à triompher de toutes les difficultés et à surmonter tous les obstacles ; que les pouvoirs publics ne leur ménagent pas, à cette fin salutaire, l’assistance d’une politique avisée ! Que si l’on ne réussit pas néanmoins à conjurer la crise, la question se posera de savoir s’il convient de maintenir l’entreprise ou s’il faut pourvoir de quelque autre manière à l’intérêt de la main d’œuvre. En cette occurrence, certainement très grave, il est nécessaire surtout que règnent entre les dirigeants et les employés une étroite union et une chrétienne entente des cœurs qui se traduisent en d’efficaces efforts.

On s’inspirera enfin, dans la fixation du taux des salaires, des nécessités de l’économie générale. Nous avons dit plus haut combien il importe à l’intérêt commun que les travailleurs et employés puissent, une fois couvertes les dépenses indispensables, mettre en réserve une partie de leurs salaires afin de se constituer ainsi une modeste fortune. Mais il est un autre aspect de la question, à peine moins important, qu’on ne peut, de nos jours moins que jamais, passer sous silence. Nous voulons parler de la nécessité d’offrir à ceux qui peuvent et veulent travailler la possibilité d’employer leurs forces. Or, cette possibilité dépend dans une large mesure du taux des salaires qui multiplie les occasions du travail, tant qu’il reste contenu dans de raisonnables limites, et les réduit au contraire dès qu’il s’en écarte. Nul n’ignore, en effet, qu’un niveau ou trop bas ou exagérément élevé des salaires engendre également le chômage. Ce mal, qui sévit tout particulièrement sous Notre Pontificat et afflige un très grand nombre de travailleurs, les plonge dans la misère et les expose à mille tentations ; il consume la prospérité des nations et compromet par tout l’univers l’ordre public, la paix et la tranquillité.

À comprimer ou hausser indûment les salaires, dans des vues d’intérêt personnel qui ne tiendraient nul compte de ce que réclame le bien général, on s’écarterait assurément de la justice sociale. Celle-ci demande au contraire que tous les efforts et toutes les volontés conspirent à réaliser, autant qu’il se peut faire, une politique des salaires qui offre au plus grand nombre possible de travailleurs le moyen de louer leurs services et de se procurer ainsi tous les éléments d’une honnête subsistance.

Au même résultat contribuera encore un raisonnable rapport entre les diffères catégories de salaires et, ce qui s’y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix auxquels se vendent les produits des diverses branches de l’activité économique, telles que l’agriculture, l’industrie, d’autres encore. Où cette harmonieuse proportion se réalisera, ces différentes activités s’uniront et se combineront en un seul organisme et, comme les parties du corps, se prêteront un mutuel et bienfaisant concours. L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour satisfaire aux besoins d’une honnête subsistance et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture, qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas d’obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice. (48)

Ce que Nous avons dit jusqu’à présent de l’équitable répartition des biens et du juste salaire regarde surtout les individus et ne touche qu’indirectement cet ordre social que Léon XIII, Notre Prédécesseur, s’est appliqué avec tant de sollicitude à restaurer selon les principes de la saine philosophie et à organiser plus parfaitement suivant les sublimes préceptes de la loi évangélique.

Toutefois, pour affermir ce qu’il a lui-même si heureusement commencé, pour mener à bien la tâche qui reste à accomplir et pour en faire retirer à la famille humaine de plus amples et de plus heureux fruits, deux choses surtout sont nécessaires : la réforme des institutions et la réforme des mœurs.

Parlant de la réforme des institutions, c’est tout naturellement l’État qui vient à l’esprit. Non certes qu’il faille fonder sur son intervention tout espoir de salut ! Mais depuis que l’individualisme a réussi à briser, à étouffer presque cet intense mouvement de vie sociale qui s’épanouissait jadis en une riche et harmonieuse floraison de groupements les plus divers, il ne reste plus guère en présence que les individus et l’État. Cette déformation du régime social ne laisse pas de nuire sérieusement à l’État sur qui retombent dès lors toutes les fonctions que n’exercent plus les groupements disparus, et qui se voit accablé sous une quantité à peu près infinie de charges et de responsabilités.

Il est vrai sans doute, et l’histoire en fournit d’abondants témoignages, que, par suite de l’évolution des conditions sociales, bien des choses que l’on demandait jadis à des associations de moindre envergure ne peuvent plus désormais être accomplies que par de puissantes collectivités. Il n’en reste pas moins indiscutable qu’on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes.

L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber. Que l’autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à elle, parce qu’elle seule peut les remplir ; diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportent les circonstances ou l’exige la nécessité. Que les gouvernants en soient donc bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l’ordre hiérarchique des divers groupements, selon ce principe de la fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes seront l’autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l’état des affaires publiques.

L’objectif que doivent avant tout se proposer l’État et l’élite des citoyens, ce à quoi ils doivent appliquer tout d’abord leur effort, c’est de mettre un terme au conflit qui divise les classes et de provoquer et encourager une cordiale collaboration des professions.

La politique sociale mettra donc tous ses soins à reconstituer les corps professionnels. Jusqu’à présent, en effet, la société reste plongée dans un état violent, partant instable et chancelant, puisqu’elle se fonde sur des classes que des appétits contradictoires mettent en conflit et qui, de ce chef, inclinent trop facilement à la haine et à la guerre. En effet, bien que le travail, ainsi que l’exposait nettement Notre Prédécesseur dans son encyclique, ne soit pas une simple marchandise (49), qu’il faille reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier et qu’on ne puisse pas l’échanger comme une denrée quelconque, de nos jours, sur le marché du travail, l’offre et la demande opposent les parties en deux classes, comme en deux camps ; le débat qui s’ouvre transforme le marché en un champ clos où les deux armées se livrent un combat acharné. À ce grave désordre qui mène la société à la ruine, tout le monde le comprend, il est urgent de porter un prompt remède.

Mais on ne saurait arriver à une guérison parfaite que si, à ces classes opposées, on substitue des organes bien constitués, des ‘ordres’ ou des ‘professions’ qui groupent les hommes, non pas d’après la position qu’ils occupent sur le marché du travail, mais d’après les différentes branches de l’activité sociale auxquelles ils se rattachent. De même, en effet, que ceux que rapprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels dans la société.

L’ordre résultant, comme l’explique si bien saint Thomas (50), de l’unité d’objets divers harmonieusement disposés, le corps social ne sera vraiment ordonné que si une véritable unité relie solidement entre eux tous les membres qui le constituent. Or, ce principe d’union trouve – et pour chaque profession, dans la production des biens ou la prestation des services que vise l’activité combinée des patrons et des ouvriers qui la constituent – et pour l’ensemble des professions, dans le bien commun auquel elles doivent toutes et chacune pour sa part tendre par la coordination de leurs efforts. Cette union sera d’autant plus forte et plus efficace que les individus et les professions elles-mêmes s’appliqueront plus fidèlement à exercer leur spécialité et à y exceller.

De ce qui précède, on conclura sans peine qu’au sein de ces groupements corporatifs, la primauté appartient incontestablement aux intérêts communs de la profession ; entre tous, le plus important est de veiller à ce que l’activité collective s’oriente toujours vers le bien commun de la société. Pour ce qui est des questions dans lesquelles les intérêts particuliers, soit des employeurs, soit des employés, sont en jeu de façon spéciale, au point que l’une des parties doive prévenir les abus que l’autre ferait de sa supériorité, chacune des deux pourra délibérer séparément sur ces objets et prendre les décisions que comporte la matière.

Il est à peine besoin de le rappeler ici, ce que Léon XIII a enseigné, au sujet des formes de gouvernement, vaut également, toute proportion gardée, pour les groupements corporatifs des diverses professions, et doit leur être appliqué : les hommes sont libres d’adopter telle forme d’organisation qu’ils préfèrent, pourvu seulement qu’il soit tenu compte des exigences de la justice et du bien commun. (51)

Mais comme les habitants d’une cité ont coutume de créer aux fins les plus diverses des associations auxquelles il est loisible à chacun de donner ou de refuser son nom, ainsi les personnes qui exercent la même profession gardent la faculté de s’associer librement en vue de certains objets qui, d’une manière quelconque, se rapportent à cette profession. Comme ces libres associations ont été clairement et exactement décrites par Notre illustre Prédécesseur, il suffira d’insister sur un point : l’homme est libre, non seulement de créer de pareilles sociétés d’ordre et de droit privé, mais encore de leur  » donner les statuts et règlements qui paraissent les plus appropriés au but poursuivi.  » (52) La même faculté doit être reconnue pour les associations dont l’objet déborde le cadre propre des diverses professions. Puissent les libres associations qui fleurissent déjà et portent de si heureux fruits se donner pour tâche, en pleine conformité avec les principes de la philosophie sociale chrétienne, de frayer la voie à ces organismes meilleurs, à ces groupements corporatifs dont Nous avons parlé, et d’arriver, chacune dans la mesure de ses moyens, à en procurer la réalisation.

Une autre chose encore reste à faire, qui se rattache étroitement à tout ce qui précède. De même qu’on ne saurait fonder l’unité du corps social sur l’opposition des classes, ainsi on ne peut attendre du libre jeu de la concurrence l’avènement d’un régime économique bien ordonné.

C’est en effet de cette illusion, comme d’une source contaminée, que sont sorties toutes les erreurs de la science économique individualiste. Cette science, supprimant par oubli ou ignorance le caractère social et moral de la vie économique, pensait que les pouvoirs publics doivent abandonner celle-ci, affranchie de toute contrainte, à ses propres réactions, la liberté du marché et de la concurrence lui fournissant un principe directif plus sûr que l’intervention de n’importe quelle intelligence créée. Sans doute, contenue dans de justes limites, la libre concurrence est chose légitime et utile ; jamais pourtant elle ne saurait servir de norme régulatrice à la vie économique. Les faits l’ont surabondamment prouvé depuis qu’on a mis en pratique les postulats d’un néfaste individualisme. Il est donc absolument nécessaire de replacer la vie économique sous la loi d’un principe directeur juste et efficace. La dictature économique qui a succédé aujourd’hui à la libre concurrence ne saurait assurément remplir cette fonction ; elle le peut d’autant moins que, immodérée et violente de sa nature, elle a besoin pour se rendre utile aux hommes d’un frein énergique et d’une sage direction qu’elle ne trouve pas en elle-même. C’est donc à des principes supérieurs et plus nobles qu’il faut demander de gouverner avec une sévère intégrité ces puissances économiques, c’est-à-dire à la justice et à la charité sociales. Cette justice doit donc pénétrer complètement les institutions mêmes et la vie tout entière des peuples ; son efficacité vraiment opérante doit surtout se manifester par la création d’un ordre juridique et social qui informe en quelque sorte toute la vie économique. Quant à la charité sociale, elle doit être l’âme de cet ordre que les pouvoirs publics doivent s’employer à protéger et à défendre efficacement ; tâche dont ils s’acquitteront plus facilement s’ils veulent bien se libérer des attributions qui, Nous l’avons déjà dit, ne sont pas de leur domaine propre.

Il convient aussi que les diverses nations, si étroitement solidaires et interdépendantes dans l’ordre économique, mettent en commun leurs réflexions et leurs efforts pour hâter, à la faveur d’engagements et d’institutions sagement conçus, l’avènement d’une bienfaisante et heureuse collaboration économique internationale.

Si donc l’on reconstitue, comme il a été dit, les diverses parties de l’organisme social, si l’on restitue à l’activité économique son principe régulateur, alors se vérifiera en quelque manière du corps social ce que l’Apôtre disait du corps mystique du Christ : Tout le corps, coordonné et uni par les liens des membres qui se prêtent un mutuel secours et dont chacun opère selon sa mesure d’activité, grandit et se perfectionne dans la charité. (53)

Récemment, ainsi que nul ne l’ignore, a été inaugurée une organisation syndicale et coopérative d’un genre particulier. L’objet même de Notre encyclique Nous fait un devoir de la mentionner et de lui consacrer quelques réflexions opportunes.

L’État accorde au syndicat une reconnaissance légale qui n’est pas sans conférer à ce dernier un caractère de monopole, en tant que seul le syndicat reconnu peut représenter respectivement les ouvriers et les patrons, que seul il est autorisé à conclure les contrats ou conventions collectives de travail. L’affiliation au syndicat est facultative, et c’est dans ce sens seulement que l’on peut qualifier de libre cette organisation syndicale, vu que la cotisation syndicale et d’autres contributions spéciales sont obligatoires pour tous ceux qui appartiennent à une catégorie déterminée, ouvriers aussi bien que patrons, comme sont aussi obligatoires les conventions collectives de travail conclues par le syndicat légal. Il est vrai qu’il a été officiellement déclaré que le syndicat légal n’exclut pas l’existence d’associations professionnelles de fait.

Les corporations sont constituées par les représentants des syndicats ouvriers et patronaux d’une même profession ou d’un même métier et, ainsi que de vrais et propres organes ou institutions d’État, dirigent et coordonnent l’activité des syndicats dans toutes les matières d’intérêt commun.

Grève et lock-out sont interdits ; si les parties ne peuvent se mettre d’accord, c’est l’autorité qui intervient.

Point n’est besoin de beaucoup de réflexion pour découvrir les avantages de l’institution, si sommairement que Nous l’ayons décrite : collaboration pacifique des classes, éviction de l’action et des organisations socialistes, influence modératrice d’une magistrature spéciale.

Mais pour ne rien omettre en une matière si importante, tenant compte des principes généraux ci-dessus invoqués et de ce que Nous ajouterons à l’instant, Nous devons dire cependant qu’à Notre connaissance il ne manque pas de personnes qui redoutent que l’État ne se substitue à l’initiative privée, au lieu de se limiter à une aide ou à une assistance nécessaire et suffisante. On craint que la nouvelle organisation syndicale et corporative ne revête un caractère exagérément bureaucratique et politique, et que, nonobstant les avantages généraux déjà mentionnés, elle ne risque d’être mise au service de fins politiques particulières, plutôt que de contribuer à l’avènement d’un meilleur équilibre social.

Nous pensons que, pour atteindre ce dernier et très noble objectif et procurer par là le bien réel et durable de la collectivité, il est besoin d’abord et par-dessus tout de la bénédiction de Dieu et ensuite de la collaboration de toutes les bonnes volontés. Nous croyons en outre, par une conséquence nécessaire, que cet objectif sera d’autant plus sûrement atteint que plus large sera la contribution des compétences techniques, professionnelles et sociales, et, plus encore, des principes catholiques et de leur pratique, de la part, non pas de l’Action catholique (qui n’entend pas déployer une activité strictement syndicale ou politique), mais de la part de ceux de Nos fils que l’Action catholique aura parfaitement pénétrés de ces principes et préparés à s’en faire les apôtres sous la conduite et le magistère de l’Église, de cette Église qui, même dans le domaine particulier dont Nous venons de parler, comme d’ailleurs partout où s’agitent et se règlent des questions morales, ne peut oublier ou négliger le mandat de garder et d’enseigner que Dieu lui a conféré.

Mais tout ce que Nous avons enseigné sur la restauration et l’achèvement de l’ordre social ne s’obtiendra jamais sans une réforme des mœurs. L’histoire Nous en fournit un très convaincant témoignage. Il a existé en effet un ordre social qui, sans être en tous points parfait, répondait cependant, autant que le permettaient les circonstances et les exigences de temps, aux préceptes de la droite raison. Si cet ordre a depuis longtemps disparu, ce n’est certes pas qu’il n’ait pu évoluer et se développer pour s’accommoder à ce que réclamaient des circonstances et des nécessités nouvelles. La faute en fut bien plutôt aux hommes, soit que leur égoïsme endurci ait refusé d’ouvrir, comme il eût fallu, les cadres de leur organisation à la multitude croissante qui demandait à y pénétrer, soit que, séduits par l’attrait d’une fausse liberté ou victimes d’autres erreurs, ils se soient montrés impatients de tout joug et aient voulu s’affranchir de toute autorité.

Il Nous reste donc à faire comparaître le régime économique actuel et le socialisme, son accusateur acharné ; à porter publiquement sur eux un jugement équitable, puis, ayant cherché la cause profonde de tant de maux, à indiquer le remède primordial et le plus indispensable : la réforme des mœurs.

De profonds changements ont été subis depuis Léon XIII par le régime économique aussi bien que par le socialisme. Et d’abord, que les conditions économiques aient fortement changé, la chose est manifeste. Vous le savez, Vénérables Frères et très chers Fils, Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire a eu surtout en vue, en écrivant son encyclique, le régime dans lequel les hommes contribuent d’ordinaire à l’activité économique, les uns par les capitaux, les autres par le travail, comme il le définissait dans une heureuse formule :  » Il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital.  » (54)

Ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice ; il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même. Et de fait, ce n’est pas sa constitution qui est mauvaise ; mais il y a violation de l’ordre quand le capital n’engage les ouvriers ou la classe des prolétaires qu’en vue d’exploiter à son gré et à son profit personnel l’industrie et le régime économique tout entier, sans tenir aucun compte, ni de la dignité humaine des ouvriers, ni du caractère social de l’activité économique, ni même de la justice sociale et du bien commun.

Il est vrai que, même à l’heure présente, ce régime n’est pas partout en vigueur ; il en est un autre qui gouverne encore une nombreuse et très importante fraction de l’humanité ; c’est le cas par exemple de la profession agricole où un très grand nombre d’hommes trouvent leur subsistance au prix d’un travail probe et honnête. Cet autre régime économique n’est pourtant pas exempt d’angoissantes difficultés que Notre Prédécesseur signale en plusieurs endroits de son encyclique et auxquelles Nous-même avons fait ci-dessus plus d’une allusion.

Mais depuis la publication de l’encyclique de Léon XIII, avec l’industrialisation progressive dans le monde, le régime capitaliste a lui aussi considérablement étendu son emprise, envahissant et pénétrant les conditions économiques et sociales de ceux-là mêmes qui se trouvent en dehors de son domaine, y introduisant, en même temps que ses avantages, ses inconvénients et ses défauts, et lui imprimant pour ainsi dire sa marque propre.

Ce n’est donc pas seulement pour le bien de ceux qui habitent les régions de capitalisme et d’industrie, mais pour celui du genre humain tout entier que Nous allons examiner les changements survenus depuis Léon XIII dans le régime capitaliste.

Ce qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré. Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang de l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer.

Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience.

À son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s’emparer de la puissance, et ceci de trois façons : on combat d’abord pour la maîtrise économique ; on se dispute ensuite le pouvoir politique dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique ; le conflit se porte enfin sur le terrain international, soit que les divers États mettent leurs forces et leur puissance politique au service des intérêts économiques de leurs ressortissants, soit qu’ils se prévalent de leurs forces et de leur puissance économiques pour trancher leurs différends politiques.

Ce sont là les dernières conséquences de l’esprit individualiste dans la vie économique, conséquences que vous-mêmes, Vénérables Frères et très chers Fils, connaissez parfaitement et déplorez : la libre concurrence s’est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. À tout cela viennent s’ajouter les graves dommages qui résultent d’une fâcheuse confusion entre les fonctions et devoirs d’ordre politique et ceux d’ordre économique : telle, pour n’en citer qu’un d’une extrême importance, la déchéance du pouvoir : lui qui devrait gouverner de haut, comme souverain et suprême arbitre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien commun et de la justice, il est tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt.

Dans l’ordre des relations internationales, de la même source sortent deux courants divers : c’est d’une part le nationalisme ou même l’impérialisme économique, de l’autre, non moins funeste et détestable, l’internationalisme ou impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie.

Par quels remèdes il est possible d’obvier à un mal si profond, Nous l’avons indiqué en exposant la doctrine dans la seconde partie de cette Lettre ; il Nous suffira dès lors de rappeler ici la substance de Notre enseignement. Puisque le régime économique moderne repose principalement sur le capital et le travail, les principes de la droite raison ou de la philosophie sociale chrétienne concernant ces deux éléments, ainsi que leur collaboration, doivent être reconnus et mis en pratique. Pour éviter l’écueil tant de l’individualisme que du socialisme, on tiendra surtout un compte du double caractère, individuel et social, que revêtent le capital ou propriété d’une part, et le travail de l’autre. Les rapports entre l’un et l’autre doivent être réglés selon les lois d’une très exacte justice commutative, avec l’aide de la charité chrétienne. Il faut que la libre concurrence contenue dans de raisonnables et justes limites, et plus encore la puissance économique, soient effectivement soumises à l’autorité publique en tout ce qui relève de celle-ci. Enfin, les institutions des divers peuples doivent conformer tout l’ensemble des relations humaines aux exigences du bien commun, c’est-à-dire aux règles de la justice sociale ; d’où il résultera nécessairement que cette fonction si importante de la vie sociale qu’est l’activité économique retrouvera à son tour la rectitude et l’équilibre de l’ordre.

Non moins profonde que celle du régime économique, est la transformation subie depuis Léon XIII par le socialisme, le principal adversaire visé par Notre Prédécesseur. Alors, en effet, le socialisme pouvait être considéré comme sensiblement un ; il défendait des doctrines bien définies et formant un tout organique ; depuis, il s’est divisé en deux partis principaux, le plus souvent opposés entre eux et même ennemis acharnés, sans que toutefois ni l’un ni l’autre ait renoncé au fondement antichrétien qui caractérisait le socialisme.

Une partie, en effet, du socialisme a subi un changement semblable à celui que Nous venons plus haut de faire constater dans l’économie capitaliste, et a versé dans le communisme : celui-ci a, dans son enseignement et son action, un double objectif qu’il poursuit, non pas en secret et par des voies détournées, mais ouvertement, au grand jour et par tous les moyens, même les plus violents : une lutte des classes implacable et la disparition complète de la propriété privée. À la poursuite de ce but, il n’est rien qu’il n’ose, rien qu’il respecte ; là où il a pris le pouvoir, il se montre sauvage et inhumain à un degré qu’on a peine à croire et qui tient du prodige, comme en témoignent les épouvantables massacres et les mines qu’il a accumulés dans d’immenses pays de l’Europe orientale et de l’Asie ; à quel point il est l’adversaire et l’ennemi déclaré de la sainte Église et de Dieu lui-même, l’expérience, hélas ! ne l’a que trop prouvé, et tous le savent abondamment. Nous ne jugeons assurément pas nécessaire d’avertir les fils bons et fidèles de l’Église touchant la nature impie et injuste du communisme ; mais cependant, Nous ne pouvions voir sans une profonde douleur l’incurie de ceux qui, apparemment insouciants de ce danger imminent et lâchement passifs, laissent se propager de toutes parts des doctrines qui, par la violence et le meurtre, vont à la destruction de la société tout entière. Ceux-là surtout méritent d’être condamnés pour leur inertie, qui négligent de supprimer ou de changer des états de choses qui exaspèrent les esprits des masses et préparent ainsi la voie au bouleversement et à la mine de la société.

Plus modéré sans doute est l’autre parti qui a conservé le nom de socialisme : non seulement il repousse le recours à la force, mais sans rejeter complètement – d’ordinaire du moins – la lutte des classes et la disparition de la propriété privée, il y apporte certaines atténuations et certains tempéraments. On dirait que le socialisme, effrayé par ses propres principes et par les conséquences qu’en tire le communisme, se tourne vers les doctrines de la vérité chrétienne et, pour ainsi dire, se rapproche d’elles : on ne peut nier, en effet, que parfois ses revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens.

La lutte des classes, en effet, si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts fondée sur la recherche de la justice, et qui, si elle n’est pas cette heureuse paix sociale que nous désirons tous, peut cependant et doit être un point de départ pour arriver à une coopération mutuelle des professions. La guerre déclarée à la propriété privée se calme, elle aussi, de plus en plus et se restreint de telle sorte que, en définitive, ce n’est plus la propriété même des moyens de production qui est attaquée, mais une certaine prépotence sociale que cette société, contre tout droit, s’est arrogée et a usurpée. Et de fait, une telle puissance appartient en propre, non à celui qui simplement possède, mais à l’autorité publique.

De la sorte, les choses peuvent en arriver insensiblement à ce que les idées de ce socialisme mitigé ne diffèrent plus de ce que souhaitent et demandent ceux qui cherchent à réformer la société sur la base des principes chrétiens. Car il y a certaines catégories de biens pour lesquels on peut soutenir avec raison qu’ils doivent être réservés à la collectivité, lorsqu’ils en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains des personnes privées.

Des demandes et des réclamations de ce genre sont justes et n’ont rien qui s’écarte de la vérité chrétienne ; encore bien moins peut-on dire qu’elles appartiennent en propre au socialisme. Ceux donc qui ne veulent pas autre chose n’ont aucune raison pour s’inscrire parmi les socialistes.

Il ne faudrait cependant pas croire que les partis ou groupements socialistes qui ne sont pas communistes en sont tous sans exception revenus jusque-là, soit en fait, soit dans leurs programmes. En général, ils ne rejettent ni la lutte des classes, ni la suppression de la propriété ; ils se contentent d’y apporter quelques atténuations.

Mais alors, si ces faux principes sont ainsi mitigés et en quelque sorte estompés, une question se pose ou plutôt est soulevée à tort de divers côtés : Ne pourrait-on peut-être pas apporter ainsi aux principes de la vérité chrétienne quelque adoucissement, quelque tempérament, afin d’aller au-devant du socialisme et de pouvoir se rencontrer avec lui sur une voie moyenne ? Il y en a qui nourrissent le fol espoir de pouvoir ainsi attirer à nous les socialistes.

Vaine attente cependant ! Ceux qui veulent faire parmi les socialistes œuvre d’apôtres doivent professer les vérités du christianisme dans leur plénitude et leur intégrité, ouvertement et sincèrement, sans aucune complaisance pour l’erreur. Qu’ils s’attachent avant tout, si vraiment ils veulent annoncer l’Évangile, à faire valoir aux socialistes que leurs réclamations dans ce qu’elles ont de juste trouvent un appui bien plus fort dans les principes de la foi chrétienne, et une force de réalisation bien plus efficace dans la charité chrétienne.

Mais que dire si, pour ce qui est de la lutte des classes et de la propriété privée, le socialisme s’est véritablement atténué et corrigé au point que, sur ces deux questions, on n’ait plus rien à lui reprocher ? S’est-il par là débarrassé instantanément de sa nature antichrétienne ? Telle est la question devant laquelle beaucoup d’esprits restent hésitants. Nombreux sont les catholiques qui, voyant bien que les principes chrétiens ne peuvent être ni laissés de côté ni supprimés, semblent tourner les regards vers le Saint-Siège et Nous demander avec instance de décider si ce socialisme est suffisamment revenu de ses fausses doctrines pour pouvoir, sans sacrifier aucun principe chrétien, être admis et en quelque sorte baptisé.

Voulant, dans Notre sollicitude paternelle, répondre à leur attente, Nous décidons ce qui suit : qu’on le considère soit comme doctrine, soit comme fait historique, soit comme ‘action’, le socialisme, s’il demeure vraiment socialisme, même après avoir concédé à la vérité et à la justice ce que Nous venons de dire, ne peut pas se concilier avec les principes de l’Église catholique, car sa conception de la société est on ne peut plus contraire à la vérité chrétienne.

Selon la doctrine chrétienne, en effet, le but pour lequel l’homme doué d’une nature sociable se trouve placé sur cette terre est que, vivant en société et sous une autorité émanant de Dieu (55), il cultive et développe pleinement toutes ses facultés à la louange et à la gloire de son Créateur, et que, remplissant fidèlement les devoirs de sa profession ou de sa vocation, quelle qu’elle soit, il assure son bonheur à la fois temporel et éternel. Le socialisme, au contraire, ignorant complètement cette sublime fin de l’homme et de la société, ou n’en tenant aucun compte, suppose que la communauté humaine n’a été constituée qu’en vue du seul bien-être.

En effet, de ce qu’une division appropriée du travail assure la production plus efficacement que des efforts individuels dispersés, les socialistes concluent que l’activité économique – dont les buts matériels retiennent seuls leur attention – doit, de toute nécessité, être menée socialement. Et de cette nécessité, il suit, selon eux, que les hommes sont astreints, pour ce qui touche à la production, à se livrer et se soumettre totalement à la société. Bien plus, une telle importance est donnée à la possession de la plus grande quantité possible des objets pouvant procurer les avantages de cette vie, que les biens les plus élevés de l’homme, sans en excepter la liberté, seront subordonnés et même sacrifiés aux exigences de la production la plus rationnelle. Cette atteinte portée à la dignité humaine dans l’organisation ‘socialisée’ de la production sera largement compensée, assurent-ils, par l’abondance des biens qui, socialement produits, seront prodigués aux individus et que ceux-ci pourront à leur gré appliquer aux commodités et aux agréments de cette vie. La société donc, telle que la rêve le socialisme, d’un côté ne peut exister, ni même se concevoir, sans un emploi de la contrainte manifestement excessif, et de l’autre jouit d’une licence non moins fausse, puisqu’en elle disparaît toute vraie autorité sociale : celle-ci en effet ne peut se fonder sur les intérêts temporels et matériels, mais ne peut venir que de Dieu, Créateur et fin dernière de toutes choses.

Que si le socialisme, comme toutes les erreurs, contient une part de vérité (ce que d’ailleurs les souverains pontifes n’ont jamais nié), il n’en reste pas moins qu’il repose sur une théorie de la société qui lui est propre et qui est inconciliable avec le christianisme authentique. Socialisme religieux, socialisme chrétien, sont des contradictions : personne ne peut être en même temps bon catholique et vrai socialiste.

Tout ce qui vient d’être rappelé par Nous et confirmé solennellement de Notre autorité doit également s’appliquer à une forme nouvelle du socialisme, encore peu connue en vérité, mais qui actuellement se répand dans un très grand nombre de groupements socialistes. Il s’attache avant tout à mettre son empreinte sur les esprits et sur les mœurs ; ce sont tout particulièrement les enfants que, dès le jeune âge, il attire à lui sous couleur d’amitié pour les entraîner à sa suite, mais il s’adresse aussi à la masse entière des hommes, pour arriver enfin à former l’homme socialiste qui puisse modeler la société selon ses principes.

Ayant, dans Notre encyclique Divini illus Magistri (56), longuement enseigné sur quels principes repose et quel but poursuit l’éducation chrétienne, Nous pouvons ici Nous dispenser de montrer, ce qui est clair et évident, combien l’action et les vues du ‘socialisme éducateur’ vont à l’encontre de ces principes et de ce but. Mais ceux-là semblent ou ignorer ou sous-estimer les terribles dangers que ce socialisme porte avec lui, qui ne se préoccupent en rien de leur opposer avec courage et zèle infatigable une résistance proportionnée à leur gravité. C’est Notre devoir pastoral de les avertir du péril redoutable qui les menace : qu’ils se souviennent tous que ce socialisme éducateur a pour père le libéralisme et pour héritier le bolchevisme.

Cela étant, Vénérables Frères, vous pouvez penser avec quelle douleur Nous voyons, dans certaines régions surtout, de Nos fils en grand nombre qui, gardant encore, Nous ne pouvons pas ne pas le croire, leur vraie foi et leur volonté droite, ont abandonné cependant le camp de l’Église pour passer dans les rangs du socialisme : les uns se réclamant ouvertement de son nom et professant ses doctrines, les autres entrant, par entraînement ou même comme malgré eux, dans des associations qui, ou explicitement ou en fait, sont socialistes.

Pour Nous, dans les anxiétés de Notre sollicitude paternelle, Nous Nous demandons et cherchons à comprendre comment il a pu se faire qu’ils en arrivent à une telle aberration, et il Nous semble entendre ce que beaucoup d’entre eux répondent pour s’excuser : l’Église et ceux qui font profession de lui être attachés sont pour les riches et ne s’occupent pas des ouvriers, ne font rien pour eux ; force leur était, s’ils voulaient pourvoir à leurs intérêts, d’entrer dans les rangs du socialisme.

C’est une chose bien lamentable, Vénérables Frères, qu’il y ait eu, qu’il y ait même hélas ! encore des hommes qui, tout en se disant catholiques, se souviennent à peine de cette sublime loi de justice et de charité en vertu de laquelle il ne nous est pas seulement enjoint de rendre à chacun ce qui lui revient, mais encore de porter secours à nos frères indigents comme au Christ lui-même (57), qui, chose plus grave, ne craignent pas d’opprimer les travailleurs par esprit de lucre. Bien plus, il en est qui abusent de la religion elle-même, cherchant à couvrir de son nom leurs injustes exactions, pour écarter les réclamations pleinement justifiées de leurs ouvriers.

Nous ne cesserons jamais de stigmatiser une pareille conduite ; ce sont ces hommes qui sont cause que l’Église, sans l’avoir en rien mérité, a pu avoir l’air et s’est vu accusée de prendre le parti des riches et de n’avoir aucun sentiment de pitié pour les besoins et les peines de ceux qui se trouvent déshérités de leur part de bien-être en cette vie.

Apparence fausse et accusation calomnieuse, toute l’histoire de l’Église en fournit la preuve ! L’encyclique même dont nous célébrons l’anniversaire est le témoignage le plus éclatant de la souveraine injustice avec laquelle ces calomnies et ces injures sont prodiguées à l’Église et à sa doctrine.

Mais tant s’en faut que, Nous laissant arrêter par l’injure qui Nous est faite ou abattre par Notre douleur de père, Nous repoussions et rejetions ces malheureux enfants qui ont été trompés et entraînés si loin de la vérité .et du salut ; au contraire, avec toute l’ardeur, toute la sollicitude dont Nous sommes capable, Nous les invitons à rentrer dans le sein de l’Église. Puissent-ils écouter Notre voix ! Puissent-ils revenir là d’où ils sont partis, dans la maison paternelle, et rester fermes là où est leur vraie place, dans les rangs de ceux qui, fidèles aux avertissements de Léon XIII, solennellement renouvelés par Nous, s’efforceront de restaurer la société selon l’esprit de l’Église, fortement unis par la justice sociale et la charité sociale. Qu’ils en soient bien persuadés, même sur cette terre, ils ne pourront trouver nulle part un bonheur plus complet qu’auprès de Celui qui, riche, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté (58), qui a été indigent et voué au travail dès sa jeunesse, qui appelle à lui tous ceux qui sont accablés par le travail et la peine, afin de les réconforter pleinement dans la charité de son Cœur (59) ; qui enfin, sans aucune acception de personne, demandera plus à qui aura reçu davantage et rendra à chacun selon ses œuvres (60).

Mais, à considérer plus à fond, il apparaît avec évidence que cette restauration sociale tant désirée doit être précédée par une complète rénovation de cet esprit chrétien qu’ont malheureusement trop souvent perdu ceux qui s’occupent des questions économiques ; sinon, tous les efforts seraient vains, on construirait non sur le roc, mais sur un sable mouvant. (61)

Et certes, le regard que Nous venons de jeter sur le régime économique moderne, Vénérables Frères et très chers Fils, a montré qu’il souffrait de maux très profonds. Nous avons fait ensuite l’examen du communisme et du socialisme, et toutes leurs formes, même les plus mitigées, se sont révélées très éloignées de l’Évangile.

 » C’est pourquoi, pour employer les paroles mêmes de Notre Prédécesseur, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme.  » (62) Lui seul peut apporter un remède efficace à cette excessive préoccupation des choses périssables, origine de tous les vices. Lui seul, lorsque les hommes sont fascinés et complètement absorbés par les biens de ce monde qui passe, peut en détourner leurs regards et les élever vers le ciel. De ce remède, qui niera que la société ait aujourd’hui le plus grand besoin ?

La plupart des hommes, en effet, sont presque exclusivement frappés par les bouleversements temporels, les désastres et les calamités terrestres. Mais à regarder ces choses comme il convient, du point de vue chrétien, qu’est-ce que tout cela comparé à la ruine des âmes ? Car il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale, qu’un nombre très considérable d’hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l’œuvre, seule nécessaire, de leur salut éternel.

Constitué pasteur et gardien de ces innombrables brebis par le premier Pasteur qui les a rachetées de son sang, Nous ne pouvons sans une poignante émotion arrêter Nos regards sur leur immense détresse. C’est pourquoi, Nous souvenant de Notre charge pastorale, Nous ne cessons, avec une paternelle sollicitude, de chercher les moyens de leur venir en aide, recourant aussi aux efforts infatigables de ceux qu’y invite un devoir de justice et de charité. À quoi servira d’ailleurs aux hommes de gagner tout l’univers par une plus rationnelle exploitation de ses ressources, s’ils viennent à perdre leur âme (63) ? À quoi servira de leur inculquer les sûrs principes qui doivent gouverner leur activité économique, s’ils se laissent dévoyer par une cupidité sans frein et un égoïsme sordide ; si, connaissant la loi de Dieu, ils agissent tout à l’opposé de ses préceptes. (64)

La déchristianisation de la vie sociale et économique et sa conséquence, l’apostasie des masses laborieuses, résultent des affections désordonnées de l’âme, triste suite du péché originel qui, ayant détruit l’harmonieux équilibre des facultés, dispose les hommes à l’entraînement facile des passions mauvaises et les incite violemment à mettre les biens périssables de ce monde au-dessus des biens durables de l’ordre surnaturel. De là, cette soif insatiable des richesses et des biens temporels qui, de tout temps sans doute, a poussé l’homme à violer la loi de Dieu et à fouler aux pieds les droits du prochain, mais qui, dans le régime économique moderne, expose la fragilité humaine à tomber beaucoup plus fréquemment. L’instabilité de la situation économique et celle de l’organisme tout entier exigent de tous ceux qui y sont engagés la plus absorbante activité. Il en est résulté chez certains un tel endurcissement de la conscience que tous les moyens leur sont bons, qui permettent d’accroître leurs profits et de défendre contre les brusques retours de la fortune les biens si péniblement acquis ; les gains si faciles qu’offre à tous l’anarchie des marchés attirent aux fonctions de l’échange trop de gens dont le seul désir est de réaliser des bénéfices rapides par un travail insignifiant, et dont la spéculation effrénée fait monter et baisser incessamment tous les prix au gré de leur caprice et de leur avidité, déjouant par là les sages prévisions de la production. Les institutions juridiques destinées à favoriser la collaboration des capitaux en divisant et en limitant les risques, sont trop souvent devenues l’occasion des plus répréhensibles excès ; nous voyons, en effet, les responsabilités atténuées au point de ne plus toucher que médiocrement les âmes ; sous le couvert d’une désignation collective, se commettent les injustices et les fraudes les plus condamnables ; les hommes qui gouvernent ces groupements économiques trahissent, au mépris de leurs engagements, les droits de ceux qui leur ont confié l’administration de leur épargne. Il faut signaler enfin ces hommes trop habiles qui, sans s’inquiéter du résultat honnête et utile de leur activité, ne craignent pas d’exciter les mauvais instincts de la clientèle pour les exploiter au gré de leurs intérêts.

Une sûre discipline morale, fortement maintenue par l’autorité sociale, pouvait corriger ou même prévenir ces défaillances. Malheureusement, elle a manqué trop souvent. Le nouveau régime économique, faisant ses débuts au moment où le rationalisme se propageait et s’implanta, il en résulta une science économique séparée de la loi morale, et, par suite, libre cours fut laissé aux passions humaines.

Dès lors, un beaucoup plus grand nombre d’hommes, uniquement préoccupés d’accroître par tous les moyens leur fortune, ont mis leurs intérêts au-dessus de tout et ne se sont fait aucun scrupule, même des plus grands crimes contre le prochain. Ceux qui se sont les premiers engagés dans cette voie large qui mène à la perdition (65) ont aisément trouvé beaucoup d’imitateurs de leur iniquité, soit grâce à l’exemple de leur éclatant succès et à l’étalage insolent de leur vie fastueuse, soit en ridiculisant les répugnances des consciences plus délicates, soit encore en écrasant leurs concurrents plus scrupuleux.

La démoralisation des cercles dirigeants de la vie économique devait, par une pente fatale, atteindre le monde ouvrier et l’entraîner dans la même ruine, d’autant plus qu’un très grand nombre de maîtres, sans souci des âmes et même totalement indifférents aux intérêts supérieurs de leurs employés, ne voyaient en eux que des instruments. On est effrayé quand on songe aux graves dangers que courent, dans les ateliers modernes, la moralité des travailleurs, celle des plus jeunes surtout, la pudeur des femmes et des jeunes filles ; quand on pense aux obstacles que souvent le régime actuel du travail, et surtout les conditions déplorables de l’habitation, apportent à la cohésion et à l’intimité de la vie familiale ; quand on se rappelle les difficultés si grandes et si nombreuses qui s’opposent à la sanctification des jours de fête ; quand on considère l’universel affaiblissement de ce vrai sens chrétien qui portait jadis si haut l’idéal même des simples et des ignorants, et qui a fait place à l’unique préoccupation du pain quotidien. Contrairement aux plans de la Providence, le travail destiné, même après le péché originel, au perfectionnement matériel et moral de l’homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l’atelier, tandis que les hommes s’y corrompent et s’y dégradent.

À cette crise si douloureuse des âmes qui, tant qu’elle subsistera, frappera de stérilité tout effort de régénération sociale, il n’est de remède efficace que dans un franc et sincère retour à la doctrine de l’Évangile, aux préceptes de Celui qui a les paroles de la vie éternelle (66), ces paroles qui demeurent quand bien même le ciel et la terre viendraient à périr (67). Les experts en sciences sociales appellent à grands cris une rationalisation qui rétablira l’ordre dans la vie économique. Mais cet ordre que Nous réclamons avec insistance et dont Nous aidons de tout Notre pouvoir l’avènement, restera nécessairement incomplet aussi longtemps que toutes les formes de l’activité humaine ne conspireront pas harmonieusement à imiter et à réaliser, dans la mesure du possible, l’admirable unité du plan divin. Nous entendons parler ici de cet ordre parfait que ne se lasse pas de prêcher l’Église, et que réclame la droite raison elle-même, de cet ordre qui place en Dieu le terme premier et suprême de toute activité créée, et n’apprécie les biens de ce monde que comme de simples moyens dont il faut user dans la mesure où ils conduisent à cette fin. Loin de déprécier, comme moins conforme à la dignité humaine, l’exercice des professions lucratives, cette philosophie nous apprend au contraire à y voir la volonté saine du Créateur qui a placé l’homme sur la terre pour qu’il la travaille et la fasse servir à toutes ses nécessités.

Il n’est donc pas interdit à ceux qui produisent d’accroître honnêtement leurs biens ; il est équitable, au contraire, que quiconque rend service à la société et l’enrichit profite, lui aussi, selon sa condition, de l’accroissement des biens communs, pourvu que, dans l’acquisition de la fortune, il respecte la loi de Dieu et les droits du prochain, et que, dans l’usage qu’il en fait, il obéisse aux règles de la foi et de la raison. Si tout le monde, partout et toujours, se conformait à ces règles de conduite, non seulement la production et l’acquisition des biens de ce monde, mais encore leur consommation, aujourd’hui si souvent désordonnée, seraient bientôt ramenées dans les limites de l’équité et d’une juste répartition ; à l’égoïsme sans frein, qui est la honte et le grand péché de notre siècle, la réalité des faits opposerait cette règle à la fois très douce et très forte de la modération chrétienne qui ordonne à l’homme de chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice, dans la certitude que les biens temporels eux-mêmes lui seront donnés par surcroît, en vertu d’une promesse formelle de la libéralité divine. (68)

Mais pour assurer pleinement ces réformes, il faut compter avant tout sur la loi de charité qui est le lien de la perfection. (69) Combien se trompent les réformateurs imprudents qui, satisfaits de faire observer la justice commutative, repoussent avec hauteur le concours de la charité ! Certes, l’exercice de la charité ne peut être considéré comme tenant lieu des devoirs de justice qu’on se refuserait à accomplir.

Mais quand bien même chacun ici-bas aurait obtenu tout ce à quoi il a droit, un champ bien large resterait encore ouvert à la charité. La justice seule, même scrupuleusement pratiquée, peut bien faire disparaître les causes des conflits sociaux ; elle n’opère pas, par sa propre vertu, le rapprochement des volontés et l’union des coeurs. Or, toutes les institutions destinées à favoriser la paix et l’entraide parmi les hommes, si bien conçues qu’elles paraissent, reçoivent leur solidité surtout du lien spirituel qui unit les membres entre eux. Quand ce lien fait défaut, une fréquente expérience montre que les meilleures formules restent sans résultat. Une vraie collaboration de tous en vue du bien commun ne s’établira donc que lorsque tous auront l’intime conviction d’être les membres d’une grande famille et les enfants d’un même Père céleste, de ne former même dans le Christ qu’un seul corps dont ils sont réciproquement les membres (70) en sorte que si l’un souffre, tous souffrent avec lui (71).

Alors les riches et les dirigeants, trop longtemps indifférents au sort de leurs frères moins fortunés, leur donneront des preuves d’une charité effective, accueilleront avec une bienveillance sympathique leurs justes revendications, excuseront et pardonneront à l’occasion leurs erreurs et leurs fautes. De leur côté, les travailleurs déposeront sincèrement les sentiments de haine et d’envie que les fauteurs de la lutte des classes exploitent avec tant d’habileté, ils accepteront sans rancœur la place que la divine Providence leur a assignée ; ou plutôt ils en feront grand cas, comprenant que tous, en accomplissant leur tâche, ils collaborent utilement et honorablement au bien commun et qu’ils suivent de plus près les traces de Celui qui, étant Dieu, a voulu parmi les hommes être un ouvrier et être regardé comme un fils d’ouvrier.

C’est donc de ce nouveau rayonnement de l’esprit évangélique sur le monde, esprit de modération chrétienne et d’universelle charité, que sortiront, Nous en avons la ferme confiance, cette restauration pleinement chrétienne de la société, objet de tant de désirs, et  » la paix du Christ dans le règne du Christ « , restauration et paix auxquelles, dès le début de Notre Pontificat, Nous avons fermement résolu de consacrer tous Nos soins et Notre pastorale sollicitude. (72) Et vous, Vénérables Frères, qui gouvernez avec Nous (73), par la volonté de l’Esprit Saint, l’Église de Dieu, vous collaborez à cette œuvre primordiale, en ce moment la plus nécessaire, avec une ardeur et un zèle dignes de toutes louanges.

Recevez donc des éloges bien mérités, ainsi que tous ces vaillants auxiliaires, prêtres et laïcs, que Nous voyons avec joie prendre chaque jour leur part de cette grande tâche, Nos chers Fils dévoués à l’Action catholique qui, généreusement, se consacrent avec Nous à la solution des problèmes sociaux, dans la mesure où l’Église, de par son institution divine, a le droit et le devoir de s’en occuper. Nous les exhortons tous instamment dans le Seigneur à ne pas épargner leur peine, à ne se laisser vaincre par aucune difficulté, mais à montrer chaque jour un nouveau courage et de nouvelles forces. (74) Certes, c’est une œuvre ardue que Nous leur proposons, Nous le savons : dans toutes les classes de la société et en haut et en bas, il y a bien des obstacles à vaincre. Cependant, qu’ils ne perdent pas confiance. S’exposer à d’âpres combats, c’est le propre des chrétiens ; accomplir des tâches difficiles, c’est le fait de ceux qui, en bons soldats du Christ, le suivent de plus près. (75)

Aussi, comptant uniquement sur le tout-puissant concours de Celui qui a voulu ouvrir à tous les hommes les voies du salut (76), efforçons-nous d’aider autant que nous pouvons les pauvres âmes éloignées de Dieu, de les dégager des soins temporels qui les absorbent à l’excès, et enseignons-leur à tendre avec confiance vers les biens éternels.

On peut espérer obtenir ce résultat plus aisément qu’il ne semblerait de prime abord. Car si les hommes les plus déchus gardent au fond d’eux-mêmes, comme un feu couvant sous la cendre, d’admirables ressources spirituelles qui sont le témoignage non équivoque d’âmes naturellement chrétiennes, combien plus n’en doit-il pas rester dans les cœurs de ceux, si nombreux, qui ont erré plutôt par ignorance ou par l’effet des circonstances extérieures ! D’ailleurs, des signes pleins de promesses d’une rénovation sociale apparaissent dans les organisations ouvrières, parmi lesquelles Nous apercevons, à la grande joie de Notre âme, des phalanges serrées de jeunes travailleurs chrétiens qui se lèvent à l’appel de la grâce divine et nourrissent la noble ambition de reconquérir au Christ l’âme de leurs frères. Nous voyons avec un égal plaisir les dirigeants des organisations ouvrières qui, oublieux de leurs intérêts et soucieux d’abord du bien de leurs compagnons, s’efforcent d’accorder leurs justes revendications avec la prospérité de la profession, et ne se laissent détourner de ce généreux dessein par aucun obstacle, par aucune défiance. Et parmi les jeunes gens que leur talent ou leur fortune appelle à prendre bientôt une place distinguée dans les classes supérieures de la société, on en voit un grand nombre qui étudient avec un plus vif intérêt les problèmes sociaux et donnent la joyeuse espérance qu’ils se voueront tout entiers à la rénovation sociale.

Les circonstances, Vénérables Frères, nous tracent donc clairement la voie dans laquelle nous devons nous engager. Comme à d’autres époques de l’histoire de l’Église, nous affrontons un monde retombé en grande partie dans le paganisme. Pour ramener au Christ ces diverses classes d’hommes qui l’ont renié, il faut avant tout recruter et former dans leur sein même des auxiliaires de l’Église qui comprennent leur mentalité, leurs aspirations, qui sachent parler à leurs cœurs dans un esprit de fraternelle charité. Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers seront des ouvriers, les apôtres du monde industriel et commerçant seront des industriels et des commerçants.

Ces apôtres laïques du monde ouvrier ou patronal, c’est avant tout à vous, Vénérables Frères, et à votre clergé, qu’il revient de les rechercher avec soin, de les choisir avec prudence, de les former et de les instruire. Une tâche très délicate s’impose dès lors aux prêtres. Que tous ceux qui grandissent pour le service de l’Église s’y préparent par une sérieuse étude des principes qui régissent la chose sociale. Mais ceux que vous désignerez plus particulièrement pour ce ministère devront posséder un sens très délicat de la justice, savoir s’opposer avec une constante fermeté aux revendications exagérées et aux injustices, d’où qu’elles viennent, se distinguer par leur sage modération éloignée de toute exagération ; qu’ils soient par. dessus tout intimement pénétrés de la charité du Christ qui, seule, peut soumettre avec force et suavité les volontés et les cœurs aux lois de la justice et de l’équité. C’est dans cette voie qui, plus d’une fois déjà, a conduit au succès, qu’il faut, n’en doutons pas, nous engager courageusement.

Quant à Nos chers Fils qui sont choisis pour une si grande tâche, Nous les exhortons vivement dans le Seigneur à se donner tout entiers à la formation des hommes qui leur sont confiés, mettant en œuvre, pour remplir cet office sacerdotal et apostolique au premier chef, toutes les ressources d’une formation chrétienne : éducation de la jeunesse, associations chrétiennes, cercles d’études selon les enseignements de la foi. Surtout, qu’ils apprécient et qu’ils emploient pour le bien de leurs disciples ce précieux instrument de rénovation individuelle et sociale que sont, Nous l’avons dit déjà dans Notre encyclique Mens Nostra (77), les Exercices spirituels. Ces Exercices, Nous les avons déclarés très utiles pour tous les laïcs, pour les ouvriers eux-mêmes, et Nous les avons, à ce titre, vivement recommandés. Dans cette école de l’esprit se forment au feu de l’amour du Cœur de Jésus, non seulement d’excellents chrétiens, mais de vrais apôtres pour les états de vie. De là, ils sortiront, comme jadis les Apôtres du Cénacle, forts dans leur foi, constants devant toutes les persécutions, uniquement soucieux de travailler à répandre le règne du Christ.

Et assurément, c’est maintenant surtout qu’on a besoin de ces vaillants soldats du Christ qui, de toutes leurs forces, travaillent à préserver la famille humaine de l’effroyable ruine qui la frapperait si le mépris des doctrines de l’Évangile laissait triompher un ordre de choses qui foule aux pieds les lois de la nature, non moins que celles de Dieu. L’Église du Christ, bâtie sur la pierre inébranlable, n’a rien à craindre pour elle-même, sachant bien que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. (78)

Elle a même la preuve, par l’expérience de tant de siècles, qu’elle sort toujours des plus violentes tempêtes plus forte et glorieuse de nouveaux triomphes. Mais son cœur de Mère ne peut pas ne pas s’émouvoir devant les maux sans nombre dont ces tempêtes accableraient des milliers d’hommes, et par-dessus tout devant les dommages spirituels très graves qui en résulteraient et qui amèneraient la mine de tant d’âmes rachetées par le sang du Christ.

Tout doit donc être tenté pour détourner de la société humaine des maux si grands : là doivent tendre nos travaux, là tous nos efforts, là nos prières assidues et ferventes. Car avec le secours de la grâce divine, nous avons en nos mains le sort de la famille humaine.

Ne permettons pas, Vénérables Frères et chers Fils, que les enfants de ce siècle paraissent être plus habiles entre eux que nous qui, par la divine bonté, sommes enfants de la lumière. (79)

Nous les voyons en effet avec une étonnante sagacité, se choisir des adeptes pleins d’activité et les former à répandre leurs erreurs de jour en jour plus largement, dans toutes les classes, sur tous les points du globe. Toutes les fois que leur lutte contre l’Église du Christ veut se faire plus violente, nous les voyons, renonçant à leurs querelles intestines, faire front avec une concorde parfaite et poursuivre leur dessein dans une complète unité de toutes leurs forces.

Combien d’œuvres magnifiques entreprend de toutes parts le zèle infatigable des catholiques, soit pour le bien social et économique, soit en matière scolaire et religieuse, il n’est personne qui l’ignore. Mais il n’est pas rare que l’action de ce travail admirable devienne moins efficace par suite d’une excessive dispersion des forces. Qu’ils s’unissent donc, tous les hommes de bonne volonté qui, sous la direction des pasteurs de l’Église, veulent combattre ce bon et pacifique combat du Christ ; que, sous la conduite de l’Église et à la lumière de ses enseignements, chacun selon son talent, ses forces, sa condition, tous s’efforcent d’apporter quelque contribution à l’œuvre de restauration sociale chrétienne que Léon XIII a inaugurée par son immortelle Lettre Rerum novarum ; n’ayant en vue ni eux-mêmes, ni leurs avantages personnels, mais les intérêts de Jésus-Christ (80), ne cherchant pas à faire prévaloir à tout prix leurs propres idées, mais prêts à les abandonner, si excellentes soient-elles, dès que semble le demander un bien commun plus considérable : en sorte que, en tout et sur tout, règne le Christ, domine le Christ, à qui soient honneur, gloire et puissance dans tous les siècles ! (81)

Pour qu’il en soit ainsi, à vous tous, Vénérables Frères et chers Fils, à vous tous qui êtes membres de la grande famille catholique confiée à Nos soins, mais avec une particulière affection de Notre cœur, à vous, ouvriers et autres travailleurs des métiers manuels que la divine Providence Nous a plus fortement recommandés, ainsi qu’aux patrons chrétiens, Nous accordons paternellement la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1931, l’an X de Notre Pontificat.

PIE XI, Pape.

Notes

1. AAS XXIII (1931) 177-228. Traduction française publiée par la Typographie vaticane.
2. Léon XIII, Lettre encyclique Rerum Novarum, 15 mai 1891, ASS XXIII (1891) 641-670, CH pp. 296-334.
3. Léon XIII, Lettre encyclique Arcanum divinae sapientiae, 10 février 1880, AAS XII (1879) 385-402.
4. Léon XIII, Lettre encyclique Diuturnum illud, 29 juin 1881, AAS XIV (1881-1882) 3-14, CH pp. 448-463.
5. Léon XIII, Lettre encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885, ASS XVIII (1885) 161-180, CH pp. 465- 489.
6. Léon XIII, Lettre encyclique Sapientiae christianae, 10 janvier 1890, ASS XXII (1889-1890) 385-404, CH pp. 543-468.
7. Léon XIII, Lettre encyclique Quod apostolici muneris, 28 décembre 1878, ASS XI (1878) 369-376, CH pp. 67-77.
8. Léon XIII, Lettre encyclique Libertas praestantissimum, 20 juin 1888, ASS XX (1888) 593-613, CH pp. 37- 65.
9. Rerum novarum ; cf. CH n. 432.
10. Rerum novarum ; cf. CH n. 446.
11. Rerum novarum ; cf. CH n. 433-434.
12. Rerum novarum ; cf. CH n. 446
13. S. Matthieu, 7, 29.
14. Rerum novarum ; cf. CH n. 432.
15. S. Ambroise, De excessu fratris sui Satyri I 44, PL XVI 1305.
16. Rerum novarum ; cf. CH n. 446.
17. Il nous suffira de mentionner les oeuvres suivantes : Léon XIII, Lettre apostolique Praeclara, 20 juin 1894, ASS XXVI (1894) 705-717 ; Lettre encyclique Graves de communi, 18 janvier 1901, AAS XXXIII (1901) 395-396 ; Pie X, Motu proprio De Actione populari christiana, 8 décembre 1903, ASS XXXVI (1903) 339-345 ; Benoît XV, Lettre encyclique Ad beatissimi, 1er novembre 1914, AAS VI (1914) 565-581 ; Pie XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673-700 ; Lettre encyclique Rite expiatis, 30 avril 1926, AAS XVIII (1926) 153-175.
18. Cf. La Hiérarchie catholique et le Problème social depuis l’Encyclique ‘Rerum novarum’, 1891-1931, Paris, Spes, 1931 pp. XVI-335. Ouvrage édité par l’  » Union internationale d’Études sociales  » fondée à Malines en 1920, sous la présidence du cardinal Mercier.
19. Isaïe, 11, 12.
20. Rerum novarum ; cf. CH n. 464.
21. Rerum novarum ; cf. CH n. 471.
22. Rerum novarum ; cf. CH n. 484.
23. Rerum novarum ; cf. CH n. 490.
24. Rerum novarum ; cf. CH n. 491.
25. Pie X, Lettre encyclique Singulari quadam, 24 septembre 1912, AAS IV (1912) 657-662. Cf. CH n. 503.
26. Cf. Lettre de la Sacrée Congrégation du Concile à Mgr Liénart, évêque de Lille, 5 juin 1929, AAS XXI (1929) 494-504, CH pp. 342-355.
27. Cf. S. Paul, Rm 1, 14.
28. Cf. Rerum novarum ; cf. CH n. 446.
29. Pie XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673-700 ; cf. CH pp. 602-629.
30. Pie XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673-700 ; cf. CH pp. 602-629.
31. Rerum novarum ; cf. CH n. 452.
32. Rerum novarum ; cf. CH n. 453.
33. Rerum novarum ;cf. CH n. 438.
34. Allocution au comité de l’Action catholique italienne, 16 mai 1926, Mgr Cavagna, Pio XI, 1930 p. 168.
35. Rerum novarum ; cf. CH n. 438.
36. Rerum novarum ; cf. CH n. 442.
37. Rerum novarum ; cf. CH n. 483.
38. Cf. S. Thomas, Sum. theol. II-II qu. 134.
39. Rerum novarum ; cf. CH n. 468.
40. Rerum novarum ; cf. CH n. 448.
41. Rerum novarum ; cf. CH n. 438.
42. S. Paul, II Thess 3, 10.
43. S. Paul, II Thess. 3, 8-10.
44. Rerum novarum ; cf. CH n. 480.
45. Rerum novarum ; cf. CH n. 479.
46. Rerum novarum ; cf. CH n. 450.
47. Cf. Pie XI, Lettre encyclique Casti connubii, 31 décembre 1930, AAS XXII (1930) 539-592 ; cf. CH n. 355.
48. Cf. S. Thomas, De regimine principum 1, 15 ; Rerum novarum ; cf. CH n. 467.
49. Rerum novarum ; cf. CH n. 450.
50. S. Thomas, Contra Gent. 3, 71 ; cf. Sum. theol. I qu. 65 a. 2.
51. Cf. Léon XIII, Lettre encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885, ASS XVIII (1885) 161-180 ; cf. CH n. 704.
52. Rerum novarum ; cf. CH n. 490.
53. s. Paul, Ep 4, 16.
54. Rerum novarum ; cf. CH n. 448.
55. cf. s. Paul, Rm 13, 1.
56. Pie XI, Lettre encyclique Divini illius Magistri, 31 décembre 1929, AAS XXII (1929) 49-86, CH pp. 235-273.
57. cf. s. Jacques, 2.
58. s. Paul, 2 Co 8, 9.
59. Cf. S. Matthieu, 11, 28.
60. Cf. S. Luc 12, 48 et S. Matthieu 16, 27.
61. Cf. S. Matthieu 7, 24.
62. Rerum novarum ; cf. CH n. 459.
63. s. Matthieu 16, 26.
64. Cf. Juges, 2, 17.
65. cf. s. Matthieu 7, 13.
66. Cf. S. Jean, 6, 70.
67. Cf. S. Matthieu, 24, 35.
68. S. Matthieu 6, 33.
69. S. Paul, Col 3, 14.
70. S. Paul, Rm 12, 5.
71. S. Paul, 1 Co 12, 26.
72. Cf. Pie XI, Lettre encyclique Ubi arcano, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673-700 ; cf. CH pp. 602-629.
73. Cf. Actes 20, 28.
74 Cf. Deutéronome 31, 7.
75. Cf. S. Paul 2 Tm 2, 3
76. S. Paul, 1 Tm 2, 4.
77. Pie XI, Lettre encyclique Mens nostra, 20 décembre 1929, AAS XXI (1929) 689-706.
78. S. Matthieu 16, 18.
79. Cf. S. Luc 16, 8.
80. cf. S. Paul, Ph 2, 21.
81. Ap 5, 13.

Quadragesimo Anno

Le cancer se plaint que le malade n’est pas assez inclusif

La Suède en dhimmitude

Un cabinet suédois de traducteurs, Semantix, a été condamné à payer 40.000 couronnes, soit un peu moins de 4.000 €, à une jeune femme qui se plaignait de « discrimination ».
Lors de son entretien d’embauche, Farah Alhajeh avait refusé de serrer la main du dirigeant qui la recevait. Lequel lui fit savoir que l’entretien était terminé avant de commencer, car on ne pouvait pas accepter une personne qui rejette la politesse élémentaire de serrer la main de ses collègues.

Farah Alhajeh a porté plainte auprès du tribunal du travail, lequel lui a donné raison, au motif que le refus de serrer la main de quelqu’un du sexe opposé est une manifestation religieuse protégée par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme…  Ainsi fait-on dire à la Convention européenne des droits de l’homme que la loi islamique prime nos us et coutumes. Et le tribunal justifie ouvertement la charia : « La politique de l’entreprise est particulièrement préjudiciable aux (…) musulmans, pour qui la poignée de main entre les femmes et les hommes qui ne sont pas étroitement liés est interdite. »

L’entreprise aurait pu souligner qu’il y a là aussi une discrimination, si la poignée de mains n’est interdite qu’avec des personnes de l’autre sexe. Mais Farah Alhajeh (ou ceux qui sont derrière elle) avait prévu le coup. Comme elle le répète avec complaisance dans les médias, elle respecte aussi scrupuleusement la loi suédoise que la loi islamique : la loi suédoise interdisant la discrimination entre homme et femme, elle ne serre pas la main des femmes davantage que celle des hommes…

Elle souligne aussi que l’important n’est pas qu’elle reçoive 4.000 € mais qu’elle ait « fait respecter ses droits ».

En attendant la suite des droits islamiques à faire respecter par la laïque Suède…

Alors même qu’en mars dernier un rapport de l’Agence de la protection civile (MSB) tirait la sonnette d’alarme à propos de la constitution et du développement inquiétant d’une « société parallèle » dans le pays, promue par des groupes musulmans, « de nature à menacer la cohésion de la communauté nationale ».

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Je vous ai bien eus… Passons à la suite…Source Y.Daoudal

Le cancer se plaint que le malade n’est pas assez inclusif

Ad cæli Reginam

Lettre encyclique Ad cæli Reginam du 11 octobre 1954
Sur la royauté de la Bienheureuse Vierge Marie et l’institution de sa fête
Pie XII

Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de la Maternité
de la Vierge Marie, le 11 octobre 1954

A nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, évêques et autres Ordinaires en paix et communion avec le Siège apostolique, ainsi qu’à tout le clergé et aux fidèles de l’univers catholique

Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction apostolique !

Dès les premiers siècles de l’Église Catholique, le peuple chrétien fit monter vers la Reine du Ciel ses prières et ses chants de louange filiale dans la sérénité des heures de joie et plus encore dans l’angoisse des périls menaçants. Jamais ne fut déçue l’espérance mise en la Mère du divin Roi Jésus-Christ ; jamais ne s’affaiblit la foi qui nous enseigne que la Vierge Marie Mère de Dieu règne sur l’univers entier avec un cœur maternel, tout comme elle est ceinte d’une royale couronne de gloire dans la béatitude céleste.

Or, après les calamités qui, jusque sous Nos yeux, ont couvert de ruines des villes florissantes et de nombreux villages, Nous voyons avec douleur déborder dangereusement les flots de profondes misères morales, vaciller parfois les bases mêmes de la justice, triompher un peu partout l’attrait des plaisirs corrupteurs, et, dans cette conjoncture inquiétante, Nous sommes saisi d’une vive angoisse. Aussi est-ce avec confiance que Nous recourons à Marie notre Reine, lui manifestant non seulement Notre amour, mais aussi celui, de quiconque se glorifie du nom de chrétien.

Le 1er novembre de l’année 1950 – il Nous plaît de le rappeler -, en présence d’une multitude de Cardinaux, d’Évêques, de prêtres et de fidèles accourus du monde entier, Nous avons Nous-même défini le dogme de l’Assomption de la Très Sainte Vierge dans le ciel, (1) où, en corps et en âme, elle règne avec son Fils unique parmi les chœurs des Anges et des Saints.

En outre, à l’occasion du centenaire de la définition du dogme de l’Immaculée Conception par Pie IX, Notre Prédécesseur d’immortelle mémoire, Nous avons promulgué la présente Année Mariale ; (2) et ce Nous est aujourd’hui une grande consolation de voir à Rome – à Sainte Marie-Majeure en particulier où les foules viennent manifester leur confiance et leur grand amour envers leur Mère du Ciel -, mais également dans le monde entier, la piété envers la Vierge Mère de Dieu refleurir toujours davantage et les principaux sanctuaires marials recevoir sans interruption de nombreux et pieux pèlerinages. Et l’on sait que, chaque fois que Nous en eûmes l’occasion, dans Nos allocutions d’audience ou Nos radio-messages, Nous avons exhorté tous les fidèles à aimer de tout leur cœur, comme des fils, leur Mère très bonne et très puissante. À ce sujet, Nous rappelons volontiers le message radiophonique adressé au peuple portugais lors du couronnement de la statue miraculeuse de Fatima, (3) et que Nous avons qualifié Nous-même de message de la  » Royauté  » de Marie. (4)

Pour mettre donc en quelque sorte le comble à ces marques de Notre piété envers la Mère de Dieu, que le peuple chrétien a accueillies avec tant de ferveur, pour conclure heureusement l’Année Mariale qui touche désormais à son terme, pour accéder enfin aux demandes instantes qui Nous parviennent à ce sujet de toutes parts, Nous avons décidé d’instituer la fête liturgique de  » La Sainte Vierge Marie Reine « .

Nous n’entendons pas proposer par là au peuple chrétien une nouvelle vérité à croire, car le titre même et les arguments qui justifient la dignité royale de Marie ont déjà de tout temps été abondamment formulés et se trouvent dans les documents anciens de l’Église et dans les livres liturgiques.

Nous désirons seulement les rappeler par cette Encyclique, afin de célébrer à nouveau les louanges de Notre Mère du ciel, de ranimer dans tous les cœurs une piété plus ardente envers elle, et de contribuer ainsi au bien des âmes.

Première partie

Le peuple chrétien, même dans les siècles passés, croyait avec raison que celle dont est né le Fils du Très-Haut, qui  » régnera à jamais dans la. maison de Jacob « , (5)  » Prince de la paix « , (6)  » Roi des rois et Seigneur des Seigneurs « , (7) avait reçu plus que toute autre créature des grâces et privilèges uniques ; et considérant aussi les relations étroites qui unissaient la mère au fils, il a reconnu sans peine la dignité royale suprême de la Mère de Dieu.

C’est pourquoi il n’est pas étonnant que les anciens écrivains ecclésiastiques, forts de la parole de l’Archange Gabriel prédisant que le Fils de Marie régnerait éternellement, (8) et de celle d’Élisabeth, qui, en la saluant avec respect, l’appelait  » la Mère de mon Seigneur « , (9) aient déjà appelé Marie  » la Mère du Roi « ,  » la Mère du Seigneur « , montrant clairement qu’en vertu de la dignité royale de son Fils elle possédait une grandeur et une excellence à part.

Aussi Saint Ephrem, dans l’ardeur de son inspiration poétique, lui prête-t-il ces paroles  » Que le ciel me soutienne de son étreinte, car j’ai été honorée plus que lui. En effet le ciel ne fut pas ta mère, mais tu en as fait ton trône ! « . (10) Et ailleurs il la prie en ces termes  » … noble jeune fille et Patronne, Reine, Maîtresse, garde-moi, protège-moi, de peur que Satan auteur de tout mal ne se réjouisse à mon sujet et que le criminel adversaire ne triomphe de moi « . (11)

Saint Grégoire de Nazianze appelle Marie  » Mère du Roi de tout l’univers « ,  » Mère Vierge, (qui) a enfanté le Roi du monde entier « . (12) Prudence déclare que cette mère s’étonne d’avoir engendré Dieu comme homme et même comme Roi suprême « . (13)

Cette dignité royale de la. Bienheureuse Vierge Marie est clairement et nettement signifiée par ceux qui l’appellent  » Souveraine « ,  » Dominatrice « ,  » Reine « .

Déjà dans une homélie attribuée à Origène, Marie est appelée par Élisabeth non seulement  » Mère de mon Seigneur « , mais  » Ma Souveraine « . (14)

La même idée ressort du passage suivant de saint Jérôme dans lequel, parmi les différentes interprétations du nom de Marie, il met en dernier lieu celle-ci :  » Il faut savoir qu’en syriaque Marie signifie Souveraine « . (155) Après lui Saint Chrysologue formule la même pensée d’une manière encore plus affirmative :  » Le mot hébreu Marie se traduit en latin Souveraine : l’Ange l’appelle Souveraine pour qu’elle cesse de trembler comme une servante, elle à qui l’autorité même de son Fils a obtenu de naître et d’être appelée Souveraine « . (16)

Épiphane, évêque de Constantinople, écrivant au Souverain Pontife Hormisdas, dit qu’il faut prier pour que l’unité de l’Église soit conservée  » par la grâce de la sainte et consubstantielle Trinité et par l’intercession de notre Sainte Souveraine, la glorieuse Vierge Marie Mère de Dieu « . (17)

Un auteur de la même époque salue en ces termes solennels la Sainte Vierge, assise à la droite de Dieu, pour lui demander de prier pour nous :  » Souveraine des mortels, très sainte Mère de Dieu « . (18)

Saint André de Crète attribue plusieurs fois à la Vierge Marie la dignité de Reine ; il écrit par exemple :  » (Jésus) transporte aujourd’hui hors de sa demeure terrestre la Reine du genre humain, sa Mère toujours Vierge, dans le sein de laquelle, sans cesser d’être Dieu, il a pris la forme humaine « . (19) Et ailleurs :  » Reine de tout le genre humain, fidèle en réalité au sens de ton nom et qui, Dieu seul excepté, dépasse toute chose « . (20)

Saint Germain salue en ces termes l’humble Vierge :  » Assieds-toi, ô Souveraine, il convient en effet que tu sièges en haut lieu puisque tu es Reine et plus glorieuse que tous les rois « . (21) Il l’appelle aussi :  » Souveraine de tous les habitants de la. Terre « . (22)

Saint Jean Damascène lui donne le nom de  » Reine, Patronne, Souveraine « , (23) et même de :  » Souveraine de toute créature  » ; (24) un ancien écrivain de l’Église Occidentale l’appelle :  » heureuse Reine « ,  » Reine éternelle près du Roi son Fils « , elle dont  » la tête blanche comme la neige est ornée d’un diadème d’or « . (25)

Enfin Saint Ildefonse de Tolède unit presque tous ces titres d’honneur en cette salutation :  » Ô ma Souveraine, Maîtresse suprême ; Mère de mon Souverain, tu règnes sur moi… Souveraine parmi les servantes, Reine parmi tes sœurs « . (26)

À partir de ces témoignages et d’autres analogues, presque innombrables, qui remontent à l’antiquité, les théologiens de l’Église ont élaboré la. doctrine selon laquelle ils appellent la Très Sainte Vierge, Reine de toutes les créatures, Reine du monde, Souveraine de l’Univers.

Les Pasteurs suprêmes de l’Église ont estimé de leur devoir d’approuver et d’encourager par leurs exhortations et leurs éloges la piété du peuple chrétien envers sa Mère du ciel et sa Reine. Aussi, sans parler des documents des Papes récents, rappelons simplement ceux-ci : dès le septième siècle Notre Prédécesseur Saint Martin I appelle Marie  » Notre glorieuse Souveraine toujours Vierge  » ; (27) Saint Agathon, dans son épître synodale aux Pères du sixième Concile œcuménique dit d’elle  » notre Souveraine, vraiment Mère de Dieu au sens propre  » ; (28) au huitième siècle, Grégoire II dans sa lettre au Patriarche Saint Germain, qui fut lue aux acclamations de tous les Pères du septième Concile œcuménique, lui donne le titre de  » Souveraine universelle et vraie Mère de Dieu « , et de  » Souveraine de tous les chrétiens « . (29)

Rappelons en outre que Notre Prédécesseur d’immortelle mémoire Sixte IV, mentionnant avec faveur la doctrine de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge dans sa Lettre Apostolique Cum praeexcelsa, (30) commence par appeler Marie  » Reine du ciel et de la terre  » et affirme que le Roi suprême lui a en quelque sorte transmis son pouvoir. (31)

C’est pourquoi Saint Alphonse de Liguori rassemblant tous les témoignages des siècles précédents écrit avec grande piété :  » Puisque la Vierge Marie a été élevée à la dignité si haute de Mère de Dieu, c’est à bon droit que l’Église lui à décerné le titre de Reine « . (32)

Deuxième partie

La sainte liturgie, qui est comme le fidèle miroir de la doctrine transmise par les anciens et crue par le peuple chrétien à travers les âges, tant en Orient qu’en Occident, a toujours chanté et chante encore sans cesse les louanges de la Reine des cieux.

De l’Orient retentissent ces accents fervents :  » Ô Mère de Dieu, aujourd’hui tu as été transportée au ciel sur les chars des Chérubins, les Séraphins sont à ton service, et les légions des armées célestes s’inclinent devant toi « . (33)

Et ceux-ci :  » Ô juste, ô très heureux (Joseph), à cause de ton origine royale tu as été choisi entre tous pour époux de la Reine pure, qui enfantera merveilleusement le Roi Jésus « . (34) De même :  » Je dirai un hymne à la Mère Reine, et je m’approcherai d’elle avec joie pour chanter dans l’allégresse ses merveilles… Ô Souveraine, notre langue ne peut te chanter dignement, parce que Tu es plus élevée que les Séraphins, Toi qui as engendré le Christ Roi… Salut, ô Reine du monde, salut, ô Marie, Souveraine de nous tous « . (35)

Dans le Missel éthiopien, on lit :  » Ô Marie, centre de l’univers. … Tu es plus grande que les Chérubins aux jeux innombrables et que les Séraphins aux six ailes… Le ciel et la terre sont entièrement remplis de ta sainteté et de ta gloire  » (36)

L’Église latine chante la vieille et très douce prière du  » Salve Regina  » et les joyeuses antiennes  » Ave, Regina coelorum « ,  » Regina coeli, laetare « , celles aussi que l’on récite aux fêtes de la Sainte Vierge :  » La Reine s’est assise à ta droite en vêtement d’or couvert d’ornements variés  » ; (37)  » Le ciel et la terre te célèbrent comme leur puissante Reine  » ; (38)  » Aujourd’hui la Vierge Marie est montée aux cieux : réjouissez-vous, car elle règne avec le Christ à jamais « . (39)

Il faut y ajouter, entre autres, les Litanies de Lorette, qui invitent tous les jours le peuple chrétien à saluer plusieurs fois Marie du titre de Reine. De même, depuis bien des siècles, les chrétiens méditent sur l’empire de Marie qui embrasse le ciel et la. terre, lorsqu’ils considèrent le cinquième mystère glorieux du Rosaire, que l’on peut appeler la couronne mystique de la Reine du ciel.

Enfin l’art basé sur les principes chrétiens et inspiré de leur esprit, interprétant exactement depuis le Concile d’Éphèse la piété authentique et spontanée des fidèles, représente Marie en Reine et en Impératrice, assise sur un trône royal, ornée d’insignes royaux, ceinte d’un diadème, entourée d’une cohorte d’Anges et de Saints, montrant qu’elle domine non seulement les forces de la nature mais aussi les attaques perverses de Satan. L’iconographie, pour traduire la dignité royale de la Bienheureuse Vierge Marie, s’est enrichie à toutes les époques d’œuvres d’art de la plus grande valeur ; elle est même allée jusqu’à représenter le Divin Rédempteur ceignant le front de sa Mère d’une couronne éclatante.

[,es Pontifes Romains n’ont pas manqué de favoriser cette dévotion populaire en couronnant souvent, de leurs propres mains ou par l’intermédiaire de Légats pontificaux, les images de la Vierge déjà remarquables par le culte public qu’on leur rendait.

Troisième partie

Comme Nous l’avons indiqué plus haut, Vénérables Frères, l’argument principal sur lequel se fonde la dignité royale de Marie, déjà évident dans les textes de la tradition antique et dans la sainte Liturgie, est sans aucun doute sa maternité divine. Dans les Livres Saints, en effet, on affirme du Fils qui sera engendré par la Vierge :  » Il sera appelé Fils du Très-Haut et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père, et il régnera dans la maison de Jacob éternellement et son règne n’aura pas de fin  » ; (40) en outre, Marie est proclamée  » Mère du Seigneur « . (41) Il s’ensuit logiquement qu’elle-même est Reine, puisqu’elle a donné la vie à un Fils qui, dès l’instant de sa conception, même comme homme, était, à cause de l’union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe, Roi et Seigneur de toutes choses.

Saint Jean Damascène a donc raison d’écrire :  » Elle est vraiment devenue la Souveraine de toute la création au moment où elle devint Mère du Créateur  » (42) et l’Archange Gabriel lui-même peut-être appelé le premier héraut de la dignité royale de Marie.

Cependant la Bienheureuse Vierge doit être proclamée Reine non seulement à cause de sa maternité divine mais aussi parce que selon la volonté de Dieu, elle joua. dans l’œuvre de notre salut éternel, un rôle des plus éminents.  » Quelle pensée plus douce – écrivait Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire, Pie XI – pourrait Nous venir à l’esprit que celle-ci : le Christ est notre Roi non seulement par droit de naissance mais aussi par un droit acquis, c’est-à-dire par la Rédemption ? Que tous les hommes oublieux du prix que nous avons coûté à notre Rédempteur s’en souviennent :  » Vous n’avez pas été rachetés par 1’or ou l’argent qui sont des biens corruptibles, … mais par le sang précieux du Christ, Agneau immaculé et sans tache « . (43) Nous n’appartenons donc plus à nous-mêmes, parce que c’est  » d’un grand prix « , (44) que  » le Christ nous a rachetés « . (45)

Dans l’accomplissement de la Rédemption, la Très Sainte Vierge fut certes étroitement associée au Christ ; aussi chante-t-on à bon droit dans la Sainte Liturgie :  » Sainte Marie, Reine du ciel et maîtresse du monde, brisée de douleur, était debout près de la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ « . (46) Et un pieux disciple de Saint Anselme pouvait écrire au Moyen-âge :  » Comme… Dieu, en créant toutes choses par sa puissance, est Père et Seigneur de tout, ainsi Marie, en restaurant toutes choses par ses mérites, est la Mère et la Souveraine de tout : Dieu est Seigneur de toutes choses parce qu’il les a établies dans leur nature propre par son ordre, et Marie est Souveraine de toutes choses en les restaurant dans leur dignité originelle par la grâce qu’elle mérita « . (47) En effet  » Comme le Christ pour nous avoir rachetés est notre Seigneur et notre Roi à un titre particulier, ainsi la Bienheureuse Vierge est aussi notre Reine et Souveraine à cause de la manière unique dont elle contribua à notre Rédemption, en donnant sa chair à son Fils et en l’offrant volontairement pour nous, désirant, demandant et procurant notre salut d’une manière toute spéciale « . (48)

De ces prémisses, on peut tirer l’argument suivant : dans l’œuvre du salut spirituel, Marie fut, par la volonté de Dieu, associée au Christ Jésus, principe de salut, et cela d’une manière semblable à celle dont Ève fut associée à Adam, principe de mort, si bien que l’on peut dire de notre Rédemption qu’elle s’effectua selon une certaine  » récapitulation  » (49) en vertu de laquelle le genre humain, assujetti à la mort par une vierge, se sauve aussi par l’intermédiaire d’une vierge ; en outre on peut dire que cette glorieuse Souveraine fut choisie comme Mère de Dieu précisément  » pour être associée à lui dans la rédemption du genre humain  » ; (50) réellement  » ce fut elle qui, exempte de toute faute personnelle ou héréditaire, toujours étroitement unie à son Fils, l’a offert sur le Golgotha au Père Éternel, sacrifiant en même temps son amour et ses droits maternels, comme une nouvelle Ève, pour toute la postérité d’Adam, souillée par sa chute misérable  » ; (51) on pourra donc légitimement en conclure que, comme le Christ, nouvel Adam, est notre Roi parce qu’il est non seulement Fils de Dieu, mais aussi notre Rédempteur, il est également permis d’affirmer, par une certaine analogie, que la Sainte Vierge est Reine, et parce qu’elle est Mère de Dieu et parce que, comme une nouvelle Ève, elle fut, associée au nouvel Adam.

Sans doute, seul Jésus-Christ, Dieu et homme, est Roi, au sens plein, propre et absolu du mot ; Marie, toutefois, participe aussi à sa dignité royale, bien que d’une manière limitée et analogique, parce qu’elle est la Mère du Christ Dieu et qu’elle est associée à l’œuvre du Divin Rédempteur dans sa lutte contre ses ennemis et dans son triomphe remporté sur eux tous. En effet par cette union avec le Christ Roi Elle atteint une gloire tellement sublime qu’elle dépasse l’excellence de toutes les choses créées : de cette même union avec le Christ, découle la puissance royale qui l’autorise à distribuer les trésors du Royaume du Divin Rédempteur ; enfin cette même union avec le Christ est source de l’efficacité inépuisable de son intercession maternelle auprès du Fils et du Père.

Aucun doute par conséquent que la Sainte Vierge ne dépasse en dignité toute la création et n’ait sur tous, après son Fils, la primauté.  » Toi enfin – chante Saint Sophrone – tu as dépassé de loin toute créature. Que peut-il exister de plus élevé que cette grâce dont toi seule as bénéficié de par la volonté de Dieu ?  » (52) Et Saint Germain va encore plus loin dans la louange :  » Ta dignité te met au dessus de toutes les créatures ; ton excellence te rend supérieure aux anges « . (53) Saint Jean Damascène ensuite en vient jusqu’à écrire cette phrase :  » La différence entre les serviteurs de Dieu et sa Mère est infinie « . (54)

Pour nous aider à comprendre la dignité sublime que la Mère de Dieu a atteinte au dessus de toutes les créatures, nous pouvons considérer que la Sainte Vierge, depuis le premier instant de sa conception, fut comblée d’une telle abondance de grâces qu’elle dépassait la grâce de tous les Saints. Aussi – comme l’écrivait Notre Prédécesseur Pie IX d’heureuse mémoire, dans sa Bulle Ineffabilis Deus –  » bien au dessus de tous les Anges et de tous les Saints « , le Dieu ineffable  » a enrichi Marie avec munificence de tous les dons célestes, puisés au trésor de la divinité ; aussi, toujours préservée des moindres souillures du péché, toute belle et parfaite, elle a atteint une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut en imaginer de plus grande en dessous de Dieu et que jamais personne, sauf Dieu lui-même, ne réussira à la comprendre « . (55)

En outre, la Bienheureuse Vierge n’a pas seulement réalisé le suprême degré, après le Christ, de l’excellence et de la perfection mais elle participe aussi en quelque sorte à l’action par laquelle on dit avec raison que son Fils, notre Rédempteur, règne sur les esprits et les volontés des hommes. En effet, si le Verbe opère les miracles et répand la grâce par le moyen de son humanité, s’il se sert des Sacrements et des Saints comme d’instruments pour le salut des âmes, pourquoi ne peut-il pas se servir de se Mère très Sainte pour nous distribuer les fruits de la Rédemption ? Vraiment c’est avec un cœur maternel comme dit encore Notre Prédécesseur Pie IX – que, traitant l’affaire de notre salut, elle se préoccupe de tout le genre humain, ayant été établie par le Seigneur Reine du ciel et de la terre et se trouvant exaltée au dessus de tous les chœurs des Anges et de tous les Saints du ciel à la droite de son Fils unique, Jésus-Christ Notre Seigneur : elle obtient audience par la puissance de ses supplications, maternelles, elle reçoit tout ce qu’elle demande et ne connaît jamais de refus. (56) À ce propos, un autre de Nos Prédécesseurs, Léon XIII d’heureuse mémoire, déclara que la Bienheureuse Vierge Marie dispose d’un pouvoir  » presque sans limites  » (57) pour concéder des grâces, et Saint Pie X ajoute que Marie remplit cet office  » pour ainsi dire par droit maternel « . (58)

Que tous les fidèles chrétiens se glorifient donc d’être soumis a l’empire de la Vierge Mère de Dieu qui dispose d’un pouvoir royal et brûle d’amour maternel.

Mais en traitant les questions qui regardent la Sainte Vierge, que les Théologiens et les Prédicateurs de la parole divine aient soin d’éviter ce qui les ferait dévier du droit chemin, pour tomber dans une double erreur ; qu’ils se gardent et des opinions privées de fondement, dont les expressions exagérées dépassent les limites du vrai, et d’une étroitesse d’esprit excessive quand il s’agit de cette dignité unique, sublime, et même presque divine de la Mère de Dieu, que le Docteur Angélique nous enseigne à lui attribuer  » à cause du bien infini qu’est Dieu « . (59)

Du reste, sur ce point de la doctrine chrétienne comme en d’autres,  » la norme prochaine et universelle de la vérité  » est, pour tous, le Magistère vivant de l’Église que le Christ a établi  » également pour éclairer et expliquer ce qui, dans le dépôt de la foi, n’est contenu qu’obscurément et comme implicitement « . (60)

Quatrième partie

Les monuments de l’antiquité chrétienne, les prières de la liturgie, le sens religieux inné du peuple chrétien, les œuvres d’art, nous ont fourni des témoignages qui affirment l’excellence de la Vierge Mère de Dieu en sa dignité royale ; Nous avons aussi prouvé que les raisons déduites par la théologie du trésor de la foi divine confirment pleinement cette vérité. De tant de témoignages cités, il se forme un concert dont l’écho résonne au loin pour célébrer le caractère suprême et 1a gloire royale de la Mère de Dieu et des hommes,  » élevée désormais au royaume céleste au dessus des chœurs angéliques « . (61)

De longues et mûres réflexions Nous ayant persuadé que si cette vérité solidement démontrée était rendue plus resplendissante aux yeux de tous – comme une lampe qui brille davantage quand elle est placée sur le candélabre – l’Église en recueillerait de grands fruits, par Notre autorité apostolique Nous décrétons et instituons la fête de Marie Reine, qui se célébrera chaque année dans le monde entier le 31 mai. Nous ordonnons également que, ce jour-là, on renouvelle la consécration du genre humain au Cœur Immaculée de la Bienheureuse Vierge Marie. C’est là en effet que repose le grand espoir de voir se lever une ère de bonheur, où régneront la. paix chrétienne et le triomphe de la religion.

Que tous s’approchent donc avec une confiance plus grande qu’auparavant, du trône de miséricorde et de grâce de notre Reine et Mère, pour demander le secours dans l’adversité, la lumière dans les ténèbres, le réconfort dans la douleur et les larmes ; qu’ils s’efforcent surtout de s’arracher à la servitude du péché et qu’ils offrent un hommage incessant, pénétré de la ferveur d’une dévotion filiale, à la royauté d’une telle Mère.

Que ses Sanctuaires soient fréquentés et ses fêtes célébrées par la foule des fidèles ; que la pieuse couronne du Rosaire soit dans toutes les mains et que, pour chanter ses gloires, elle rassemble dans les églises, les maisons, les hôpitaux, les prisons, aussi bien de petits groupes que de grandes assemblées de fidèles. Que le nom de Marie plus doux que le nectar, plus précieux que n’importe quelle gemme soit l’objet des plus grands honneurs ; que personne ne prononce de blasphèmes impies, signe d’une âme corrompue, contre un nom qui brille d’une telle majesté et que la grâce maternelle rend vénérable ; qu’on n’ose même rien dire qui trahisse un manque de respect à son égard.

Que tous s’efforcent selon leur condition de reproduire dans leur coeur et dans leur vie, avec un zèle vigilant et attentif, les grandes vertus de la Reine du Ciel, Notre Mère très aimante. Il s’ensuivra en effet que les chrétiens, en honorant et imitant une si grande Reine, se sentiront enfin vraiment frères et, bannissant l’envie et les désirs immodérés des richesses, développeront la charité sociale, respecteront les droits des pauvres et aimeront la paix. Que personne donc ne se croie fils de Marie, digne d’être accueilli sous sa puissante protection, si, à son exemple, il ne se montre doux, juste et chaste, et ne contribue avec amour à la vraie fraternité, soucieuse non de blesser et de nuire, mais d’aider et de consoler.

En bien des régions du globe, des hommes sont injustement poursuivis pour leur profession de foi chrétienne et privés des droits humains et divins de la liberté ; pour écarter ces maux, les requêtes justifiées et les protestations répétées sont jusqu’à présent restées impuissantes. Veuille la puissante Souveraine des choses et des temps qui, de son pied virginal, sait réduire les violences, tourner ses yeux de miséricorde dont l’éclat apporte le calme, éloigne les nuées et les tempêtes, vers ses fils innocents et éprouvés ; qu’elle leur accorde à eux aussi de jouir enfin sans retard de la liberté qui leur est due, pour qu’ils puissent pratiquer ouvertement leur religion, et que, tout en servant la cause de l’Évangile, ils contribuent aussi par leur collaboration et l’exemple éclatant de leurs vertus au milieu des épreuves, à la force et au progrès de la cité terrestre.

Nous pensons également que la Fête instituée par cette Lettre Encyclique afin que tous reconnaissent plus clairement et honorent avec plus de zèle l’empire clément et maternel de la Mère de Dieu, peut contribuer grandement à conserver, consolider et rendre perpétuelle la paix des peuples, menacée presque chaque jour par des événements inquiétants. N’est-Elle pas l’arc-en-ciel posé sur les nuées devant Dieu en signe d’alliance pacifique ?  » Regarde l’arc et bénis celui qui l’a fait ; il est éclatant de splendeur ; il embrasse le ciel de son cercle radieux et les mains du Très-Haut l’ont tendu « . (63) Que quiconque honore donc la Souveraine des Anges et des hommes – et personne ne doit se croire exempté de ce tribut de reconnaissance et d’amour – l’invoque aussi comme la Reine très puissante, médiatrice de paix : qu’il respecte et défende la paix qui n’est ni injustice impunie ni licence effrénée, mais concorde bien ordonnée dans l’obéissance à la volonté de Dieu ; c’est à la conserver et à l’accroître que tendent les exhortations et les ordres maternels de la Vierge Marie.

Vivement désireux que la Reine et Mère du peuple chrétien accueille ces vœux et réjouisse de sa paix la terre secouée par la haine et, après cet exil, nous montre à tous Jésus qui sera notre paix et notre joie pour l’éternité, à vous Vénérables Frères et à vos fidèles, Nous accordons de tout cœur, comme gage du secours du Dieu tout-puissant et comme preuve de Notre affection, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de la Maternité de la Vierge Marie, le 11 octobre 1954, seizième année de Notre Pontificat.

PIE XII, Pape.

Notes

1 Cfr. Constitutio Apostolica Munificentissirnus Deus ; A. A. S. XXXXII. 1950, p. 753 sq.
2 Cfr. Litt. Enc. Fulgens corona ; A. A. S. XXXXV, 1953, p. 577 sq.
3 Cfr. A. A. S. XXXVIII, 1946, p. 264 sq.
4 Cfr. L’Osservatore Romano, d. 19 Maii, a. 1946.
5 LUC. I, 32.
6 ISAI. IX, 6.
7 Apoc. XIX, 16.
8 Cfr. LUC. I, 32, 33.
9 LUC. I, 43.
10 S. EPHRAEM, Hymni de B. Maria, ed. Th. J. Lamy, t. II, Mechliniae, 1886, hymn. XIX, p. 624.
11 Idem, Oratio ad Ssmam Dei Matrem ; Opera omnia, Ed. Assemani, t. III (graece), Romae, 1747, pag. 546.
12 S. GREGORIUS NAZ., Poemata dogmatica, XVIII. v. 58 : P. G. XXXVII, 485.
13 PRUDENTIUS, Dittochaeum, XXVII : P. L. LX, 102 A.
14 Hom. in S. Lucam, hom. VII ; ed. Rauer, Origenes’ Werke, T. IX, p. 48 (ex catena Macarii Chrysocephali). Cfr. P. G. XIII, 1902 D.
15 S. HIERONYMUS, Liber de nominibus hebraeis : P. L. XXIII, 886.
16 S. PETRUS CHRYSOLOGUS, Sermo 142, De Annuntiatione B. M. V. : P. L. LII, 579 C ; cfr. etiam 582 B ; 584 A :  » Regina totius exstitit castitatis « .
17 Relatio Epiphanii Ep. Constantin. : P. L. LXIII, 498 D.
18 Encomium in Dormitionem Ssmae Deiparae (inter opera S. Modesti) : P. G. LXXXVI, 3306 B.
19 S. ANDREAS CRETENSIS, Homilia II in Dormitionem Ssmae Deiparae : P. G. XCVII, 1079 B.
20 Id., Homilia III in Dormitionem Ssmae Deiparae : P. G. XCVII, 1099 A.
21 S. GERMANUS, In Praesentationem Ssmae Deiparae, I : P. G. XCVIII, 303 A.
22 Id., In Praesentationem Ssmae Deiparae, II : P. G. XCVIII, 315 C.
23 S. IOANNES DAMASCENUS, Homilia I in Dormitionem B. M. V. : P.G. XCVI, 719 A.
24 Id., De fide orthodoxa, I, IV, c. 14 : P. G. XLIV, 1158 B.
25 De laudibus Mariae (inter opera Venantii Fortunati) : P. L. LXXXVIII, 282 B et 283 A.
26 ILDEFONSUS TOLETANUS, De virginitate perpetua B. M. V. : P. L. XCVI, 58 A D.
27 S. MARTINUS I, Epist. XIV : P. L. LXXXVII, 199-200 A.
28 S. AGATHO : P. L. LXXXVII, 1221 A.
29 HARDOUIN, Acta Conciliorum, IV, 234 ; 238 ; P. L. LXXXIX, 508 B.
30 XYSTUS IV, Bulla Cum praeexcelsa, d. d. 28 Febr. a. 1476.
31 BENEDICTUS XIV, Bulla Gloriosae Dominae, d. d. 27 Sept. a. 1748.
32 S. ALFONSO, Le glorie di Maria, p. I, c. I, § 1.
33 Ex liturgia Armenorum : in festo Assumptionis, hymnus ad Matutinum.
34 Ex Menaeo (byzantino) : Dominica post Natalem, in Canone, ad Matutinum.
35 Officium hymni ‘Akatistos (in ritu byzantino).
36 Missale Aethiopicum, Anaphora Dominae nostrae Mariae, Matris Dei.
37 Brev. Rom., Versicutus sexti Respons.
38 Festum Assumptionis ; hymnus Laudum.
39 Ibidem, ad Magnificat II Vesp.
40 LUC. I, 32, 33.
41 Ibid. I, 43. 42 S. IOANNES DAMASCENUS, De fide orthodoxa, l. IV, c. 14, P. G. XCIV, 1158 s. B.
43 I Petr. I, 18, 19.
44 I Cor. VI, 20.
45 PIUS XI, Litt. Enc. Quas primas : A. A. S. XVII, 1925, p. 599.
46 Festum septem dolorum B. Mariae Virg., Tractus.
47 EADMERUS, De excellentia Virginis Mariae, c. 11 : P. L. CLIX, 508 A B.
48 F. SUAREZ, De mysteriis vitae Christi, disp. XXII, sect. II (ed. Vivès, XIX, 327).
49 S. IRENAEUS, Adv. haer., V, 19, 1 : P. G. VII, 1175 B.
50 PIUS XI, Epist. Auspicatus profecio : A. A. S. XXV, 1933, p. 80.
51 PIUS XII, Litt. Enc. Mystici Corporis : A. A. S. XXXV, 1943, p. 247.
52 S. SOPHRONIUS, In Annuntiationem Beatae Mariae Virg. : P. G. LXXXVII, 3238 D ; 3242 A.
53 S. GERMANUS, Hom. II in Dormitionem Beatae Mariae Virginis : P. G. XCVIII, 354 B.
54 S. IOANNES DAMASCENUS, Hom. I in Dormitionem Beatae Mariae Virginis : P. G. XCVI, 715 A.
55 PIUS IX, Bulla Ineffabilis Deus : Acta Pii IX, I, p. 597-598.
56 Ibid. p. 618.
57 LEO XIII, Litt. Enc. Adiutricem populi : A. S. S., XXVIII, 1895-1896, p.130.
58 PIUS X, Litt. Enc. Ad diem illum : A. S. S., XXXVI, 1903-1904, p. 455.
59 S. THOMAS, Summa Theol., I, q. 25, a. 6, ad 4.
60 PIUS XII, Litt. Enc. Humani generis : A. A. S., XLII, 1950, p. 569.
61 Ex Brev. Rom. : Festum Assumptionis Beatae Mariae Virginis.
62 Cfr. Gen. IX, 13.
63 Eccl.XLIII, 12-13.

Ad cæli Reginam

Le KGB n’est pas mort mais il taupe

L’Église orthodoxe russe,
bras armé de Poutine
après avoir été celui des tsars et de Staline

par Matthieu Lenoir, Réinformation.TV, le 13 août 2018

L’orthodoxie russe affirme, comme la grecque, représenter la véritable tradition. Pourtant, son statut d’Église autocéphale, qui refuse de s’intégrer dans l’Église catholique sous l’autorité des institutions romaines et du pape successeur de Pierre, la place à la merci des pouvoirs séculiers, des tsars jusqu’à Poutine en passant par Staline. Ainsi, depuis le Moyen âge l’Église orthodoxe russe a joué un rôle actif dans le gouvernement de l’État russe. Aujourd’hui, la situation perdure bien que la Russie soit officiellement un État laïc.

En Russie, l’Église orthodoxe russe a retrouvé plein droit de cité

L’Église orthodoxe russe est ressuscitée après avoir été détruite par la révolution communiste de 1917 et les décennies de tyrannie qui l’ont suivie. Staline avait fait appel à une Église plus ou moins reconstituée sous la férule du parti communiste quand il fallut réunir la nation attaquée par la coalition menée par l’Allemagne nazie. Une importante Église en exil, ne reconnaissant pas sa légitimité, demeurait à l’étranger. Aujourd’hui en Russie, la religion a retrouvé son plein droit de cité et dans la foulée de la chute des régimes communistes en Europe – Biélorussie exceptée – elle a été réhabilitée. Croire en Dieu n’est plus un problème et les religions ont retrouvé un statut remarqué. En Russie, les retrouvailles entre l’Église résiduelle soumise au régime communiste et l’Église orthodoxe en exil ont été douloureuses, chacune contestant la légitimité de l’autre, ainsi que ses droits de propriété. Mais une fois la régularisation accomplie, l’empreinte de l’ancien KGB demeure.

Après 1917, l’Église orthodoxe russe fut sauvagement réprimée

Après 1917, l’Église fut sauvagement réprimée et purgée. Elle fut qualifiée de diabolique, dans un tragique renversement des rôles, de suppôt du capitalisme, de l’impérialisme. Elle devenait, pour reprendre la vulgate marxiste, « l’opium du peuple ». L’Église orthodoxe, en tant qu’institution, fut quasiment réduite à néant par les bolchéviques. Mais comme ils avaient quantité d’autres comptes à régler et qu’ils ne pouvaient pas espérer que le peuple devienne athée du jour au lendemain, ils durent temporiser.

Les communistes firent donc de l’Église orthodoxe résiduelle un instrument inféodé au régime, avec un contrôle idéologique sur la promotion de ses cadres. Le KGB l’utilisa pour espionner et contrôler la population qui lui restait fidèle. « Après avoir vu les trois quarts de ses moines et prêtres éliminés par la Révolution, l’Église orthodoxe ne se fit pas prier pour se soumettre aux exigences du KGB », explique Oleg Gordievsky, ancien officier du KGB.

Au plus fort de la guerre, Staline conclut un pacte avec l’Église orthodoxe russe

En 1939, l’Église orthodoxe russe avait pratiquement disparu, estime John Barron, auteur d’un ouvrage sur le KGB (« KGB, The Secret Work of Soviet Agents »). Mais « au plus fort de la guerre, Staline dut admettre que l’Église pouvait contribuer à la défense de la mère patrie. Le 4 septembre 1943, il reçut les trois plus hauts dignitaires de l’Église orthodoxe russe en audience privée et passa un accord avec eux qui depuis a régi les relations entre l’Église et l’État : l’Église voyait sa survie garantie si elle fournissait au régime un appui inconditionnel.

Le parti établit ainsi un Conseil aux Affaires de l’Église orthodoxe russe et un Conseil des Affaires aux sectes religieuses pour les autres religions. Ces conseils furent réorganisés en 1966 et placés sous la direction de G.G. Karpov, ancien général du NKVD, ancêtre du KBG. Toute demande dudit Conseil devait recevoir une réponse positive immédiate de l’Église.

L’Église orthodoxe russe reste empreinte de soumission au pouvoir, celui de Poutine

Le problème aujourd’hui, c’est que l’Église orthodoxe russe reste marquée de cette empreinte de soumission au pouvoir séculier. [Ce qui est la conséquence inévitable de son schisme] La plupart de ses hiérarques ont été formés sous l’influence directe du KGB « et continuent d’être contrôlés par les services qui lui ont succédé », écrit Tatiana Christy dans Thenewamerican.com. Le président Vladimir Poutine, qui se répand en signes de dévotion publique, « voit en l’Église un outil parmi d’autres au service de son pouvoir », explique-t-elle. Cette analyste estime même que sous Poutine « l’Église a été intégrée beaucoup plus profondément au pouvoir que du temps de l’ère soviétique » : « Pour nourrir son image de vrai démocrate qui garantit la liberté religieuse, Poutine a transformé l’Église en un gigantesque instrument de propagande qui met la religion au service du patriotisme, de la promotion de la grandeur et de la spécificité russes, permettant de justifier les annexions territoriales, de faire taire les contestations, et de relayer la propagande contre ‘’l’horrible’’ influence de l’Occident ».

Poutine se sert de l’Église orthodoxe russe comme agent d’influence à l’étranger

Vladimir Poutine se sert aussi de l’Église orthodoxe à l’étranger. Les nations orthodoxes européennes – Ukraine, Roumanie, Serbie, Macédoine du Nord, Bulgarie, Biélorussie – constituent une sphère d’influence importante pour Moscou. L’Église orthodoxe sert à « diviser pour conquérir » dans les pays affichant une importante population non-orthodoxe, comme les musulmans de Serbie, de Monténégro ou de Macédoine du Nord. Le président russe utilise le patriarche Kirill Gundyaev comme agent d’influence. Récemment ce dernier, lors d’un voyage en Bulgarie, a morigéné le président bulgare Roumen Radev pour n’avoir pas suffisamment manifesté sa reconnaissance envers la Russie dans la libération de son pays du joug islamo-ottoman par la guerre de 1877-1878. Cette sortie survint après une cérémonie célébrant la mémoire de tous les combattants de cette guerre de libération, parmi lesquels des Ukrainiens, dont le souvenir n’avait pas l’heur de paraître prioritaire au patriarche.

Les statistiques démontrent que le nombre de Russes se déclarant croyant a connu une augmentation notable. En 1999, seulement 38 % déclaraient croire en Dieu, selon le centre de recherches Pew. Le taux de la population se déclarant russe orthodoxe est passé à 71 % en 2015. Certains commentateurs estiment que la déclaration de « bonne foi » de la part des sondés constitue souvent une forme d’allégeance au régime.

Source : reinformation.tv/eglise-orthodox…

Le KGB n’est pas mort mais il taupe

TOUT MOUVEMENT EXIGE UN MOTEUR SUPRÊME

TOUT MOUVEMENT EXIGE UN MOTEUR SUPRÊME

Mais il faut faire un pas de plus. Si tout mouvement corporel ou spirituel exige un moteur, est-il nécessaire qu’il ait un moteur suprême ?

Plusieurs philosophes ont pensé, comme Aristote, qu’il peut y avoir une série infinie de moteurs accidentellement subordonnés dans le passé, par ex. que la série des générations animales n’a pas eu de commencement, qu’il n’y a pas eu une première poule, ni un premier œuf, mais que toujours, sans commencement, il y a eu des poules qui ont donné des œufs, et que le mouvement circulaire du soleil n’a pas commencé et ne finira pas.

L’évaporation de l’eau des fleuves et de la mer aurait toujours formé la pluie, sans qu’il y ait eu une première pluie.
Nous chrétiens, nous tenons par la Révélation que le monde a commencé, qu’il a été créé, non de toute éternité, non ab æterno, mais dans le temps. C’est un article de foi défini par les Conciles.

Mais précisément parce que c’est un article de foi, et non pas seulement un des préambules de la foi, saint Thomas tient qu’on ne peut démontrer par la seule raison que le monde a commencé (Ia, q. 46, 2). Et pourquoi cette vérité dépasse-t-elle les forces naturelles de notre intelligence ? Parce que ce commencement dépend de la libre volonté de Dieu. S’il l’avait voulu, Dieu aurait pu créer le monde dix mille ans plus tôt, cent mille ans plus tôt, des milliards d’années plus tôt, et toujours plus tôt, sans qu’il y ait un premier jour du monde, mais seulement une dépendance du monde à l’égard du Créateur, comme l’empreinte du pied dans le sable dépend du pied et n’aurait pas commencé si le pied avait été toujours là.
Il ne semble donc pas impossible, dit saint Thomas, que le monde ait toujours existé, dans la dépendance de Dieu créateur, bien que la Révélation nous apprenne que de fait il a commencé.

Mais si la série des moteurs accidentellement subordonnés dans le passé peut être infinie et n’exige pas nécessairement un premier dans le temps, il n’en est pas de même de la série des moteurs nécessairement et actuellement subordonnés à l’instant présent. Ici il faut arriver à un moteur suprême actuellement existant, qui n’ait pas seulement donné une impulsion à l’origine du monde, mais qui meuve tout maintenant.

Par, exemple la barque porte le pêcheur, les flots portent la barque, la terre porte les flots, le soleil attire la terre, un centre inconnu attire le soleil. Mais après ? On ne peut aller ainsi à l’infini dans la série des causes actuellement subordonnées. Il faut une cause efficiente première et suprême, non pas seulement dans le passé, mais dans le présent, et il faut que cette cause suprême agisse, influe actuellement, sans quoi les causes subordonnées, qui n’agissent que mues par une autre, n’agiraient pas.

Vouloir se passer d’une source, c’est dire qu’une montre peut marcher sans ressort, pourvu qu’elle ait une infinité de roues. Peu importe que la montre ait été remontée mille fois, cent mille fois et même toujours dans le passé, mais ce qui est nécessaire, c’est qu’elle ait un ressort. De même peu importe que la terre ait commencé à tourner autour du soleil, mais ce qui est nécessaire, c’est que actuellement le soleil l’attire, et que le soleil lui-même soit attiré par un centre supérieur actuellement existant. En fin de compte il faut arriver à un premier moteur qui agisse par soi, et non pas par un autre plus élevé. Il faut arriver à un premier moteur qui puisse rendre pleinement compte de l’être même ou de la réalité de son action.

Mais celui-là seul peut rendre compte de l’être de son action, qui de soi la possède non seulement en puissance, mais en acte, et qui par conséquent EST son action même, son activité même, qui est la Vie même, au lieu de l’avoir reçue. Un pareil moteur est absolument immobile, en ce sens qu’il a déjà par soi ce que les autres acquièrent par le mouvement ; il est par conséquent ESSENTIELLEMENT DISTINCT de tous les êtres mobiles, corps ou esprits. Et c’est déjà la réfutation du panthéisme : Dieu ne saurait se confondre avec le monde, car Dieu est immuable, et le monde est en perpétuel changement, et c’est ce changement même qui requiert un Premier moteur immobile, qui soit son action même de toute éternité, au lieu d’être passé de la puissance à l’acte, et qui par suite soit l’Être même, car l’agir suppose l’être, et le mode d’agir suit le mode d’être : Ego sum Dominus et non mutor (Ml. III, 6). Il est faux que tout passe et que rien ne demeure, que tout soit inconsistant et qu’il n’y ait rien de stable. Il faut un premier moteur absolument immobile.

Nier la nécessité d’une cause suprême, ce serait soutenir que le mouvement s’explique par lui-même, qu’un mobile peut passer par lui-même sans moteur de la puissance à l’acte, qu’il peut se donner l’acte, la perfection nouvelle qu’il n’a pas. – Vouloir se passer d’une cause suprême, c’est prétendre, comme on l’a dit, « qu’un pinceau peut peindre tout seul pourvu qu’il ait un très long manche ». C’est toujours soutenir que le plus sort du moins.

On peut prendre un autre exemple dans l’ordre du mouvement spirituel, pour montrer qu’il faut un moteur suprême, non pas seulement dans le passé, mais dans le présent.

Notre volonté commence à vouloir certaines choses, par ex. : un malade veut faire appeler le médecin. Pourquoi ? Parce que d’abord il veut guérir, et parce que la guérison est un bien. Il a commencé à vouloir ce bien, et ce vouloir est un acte distinct de sa faculté volitive ; notre volonté n’est pas de soi un acte éternel d’amour de bien ; elle ne contient son premier acte qu’en puissance, et lorsqu’il apparaît il est en elle quelque chose de nouveau, une perfection nouvelle. Pour trouver la raison d’être dernière de ce devenir, de la réalité même de ce premier acte de vouloir, il faut remonter à un premier moteur des esprits et des volontés, et à un premier moteur qui n’ait pas reçu l’influx pour agir, qui agisse sans qu’il lui ait été donné d’agir ; à qui on ne puisse dire : « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? » Il faut arriver à un premier moteur qui soit son activité même, qui agisse uniquement par soi, et qui par conséquent existe par soi, car l’agir suppose l’être et le mode d’agir suit le mode d’être.

Seul l’Être même, qui seul est par soi, peut rendre compte en dernière analyse de l’être ou de la réalité d’un devenir, qui n’est pas par soi.

L’existence du premier moteur, ne s’impose-t-elle pas à nous, quand nous trouvant en face d’un grand devoir à accomplir coûte que coûte sans tarder, par exemple pour sauver une famille ou une patrie, nous sentons profondément notre faiblesse, notre impuissance, pour passer à l’acte ? Ce qu’il faut alors ce ne sont pas des mots, c’est un acte. Et qui donc nous fera passer de la puissance à l’acte, sinon Celui-là seul qui nous a donné une volonté et qui peut la mouvoir parce qu’il est plus intime à elle qu’elle-même ?

De même notre premier acte d’intelligence, soit au début de notre vie intellectuelle, soit le matin au réveil, suppose une première impulsion de l’Intelligence suprême, sans le concours de laquelle nous ne pourrions rien penser. Cette impulsion qui passe inaperçue chez beaucoup, devient parfois éclatante dans ce qu’on appelle les éclairs de génie. L’homme de génie lui-même participe seulement à la vie intellectuelle. Il y a part. Et tout ce qui est par participation dépend de ce qui est par soi et non par un autre.

L’existence du premier moteur des intelligences ne s’impose-t-elle pas à nous lorsque, ne parvenant pas à voir dans une grave situation où est pour nous le devoir, nous nous recueillons au plus intime de nous-mêmes, et que finalement la lumière se fait ? Comment sommes-nous passés de la puissance à l’acte, sinon par le secours de Celui qui nous a donné l’intelligence et qui seul peut l’enrichir d’une lumière nouvelle ?

Le premier moteur n’est donc en puissance à aucune perfection nouvelle, il est Acte pur, sans mélange d’imperfection. Il se distingue donc réellement et essentiellement de tout esprit limité, qui passe de la puissance à l’acte, de l’ignorance à la science, de tout esprit angélique ou humain. Et c’est là, on le voit de nouveau, une réfutation du panthéisme.

Ce premier moteur des esprits et des corps est-il nécessairement spirituel ?

Il est de toute évidence que pour mouvoir les intelligences et les volontés, sans du reste les violenter, il doit être spirituel. Le plus ne sort pas du moins.

Mais même le premier moteur des corps doit être spirituel, car, nous l’avons vu, il doit être immobile, en ce sens qu’il doit être son action même et son être même et cela n’est vrai d’aucun corps : tout corps est mobile, la matière est en perpétuel mouvement.

Même si l’on suppose que la matière première est douée d’énergies primitives essentielles, elle ne peut être un agent qui rende compte par soi de l’être même de son action, car un pareil agent doit non seulement avoir l’action et l’existence, mais il doit être son action même, et son existence même ; il doit par suite être absolument immobile ou posséder par soi toute perfection et non pas y tendre. Or la matière est au contraire toujours en mouvement et reçoit constamment des perfections ou formes nouvelles, en en perdant d’autres.

Et donc le premier moteur des esprits et des corps doit manifestement être spirituel. C’est de lui que parle la liturgie, lorsqu’elle dit :

Rerum Deus tenax vigor Immotus in te permanens.

Dieu, force invincible qui porte toutes choses et qui reste immuable au sommet de tout.

Quelle est donc L’IMMOBILITÉ du Moteur suprême des esprits et des corps ?

Ce n’est pas l’immobilité de l’inertie, du corps inerte, car celle-ci est inférieure au mouvement. C’est l’immobilité de l’activité suprême, qui n’a rien à acquérir, parce que de soi et d’emblée elle possède tout ce qu’elle peut avoir et elle peut surabonder au dehors. Sur un navire, les matelots vont de côtés et d’autres pour leurs emplois, mais qui les dirige et qui les meut ? Le capitaine, qui est immobile sur le pont du navire et qui agit spirituellement par son intelligence et sa volonté. La contemplation immobile du vrai est incomparablement plus vivante que l’agitation.

L’immobilité du premier moteur n’est pas l’immobilité de la pierre, c’est l’immobilité de la contemplation et de l’amour du Bien suprême.

 LES PROPRIÉTÉS DU MOTEUR SUPRÊME :

 Il s’ensuit que le premier moteur, étant acte pur sans mélange de puissance imparfaite, n’est nullement perfectible ;

IL EST INFINIMENT PARFAIT ; il est pur être, pure intellection toujours actuelle du vrai suprême, pur amour toujours actuel de la plénitude de l’être toujours actuellement aimée.

 IL EST PARTOUT PRÉSENT, parce qu’il atteint pour les mouvoir tous les êtres, esprits ou corps, qui ne se meuvent que par lui.

 IL EST ÉTERNEL, car il a par soi dès toujours tout son être et toute son action de pensée et d’amour sans aucun changement. Il possède sa vie toute à la fois dans un unique instant immobile, au-dessus du temps. Quand le monde a été créé, l’action créatrice n’a pas commencé en Dieu, elle est éternelle ; mais elle a produit son effet dans le temps quand elle l’a voulu, au moment fixé de toute éternité.

Le premier moteur est UNIQUE, car l’Acte pur, au lieu d’avoir reçu l’existence, est l’existence ; il est l’Être même qui ne saurait être multiplié : s’il y avait deux premiers moteurs, chacun n’étant pas l’autre serait limité et imparfait, et ne serait plus l’Acte pur, et l’Être même.

Du reste un second Acte pur ne pourrait rien de plus que le premier, et serait superflu. Or quoi de plus absurde qu’un Dieu superflu ?

S’il en est ainsi, s’il y a un premier moteur actuellement existant des corps et des esprits, quelle conclusion pratique en tirer pour nous ?

1° Il faut apprendre à distinguer dans la vie l’immobilité de l’inertie, et l’immobilité de l’activité supérieure. L’immobilité de l’inertie ou de la mort est inférieure au mouvement. L’immobilité de la contemplation et de l’amour de Dieu est supérieure au mouvement qu’elle peut produire, en le dirigeant et en le vivifiant.

Au lieu d’éparpiller notre vie dans l’agitation, tâchons de la recueillir pour avoir une action plus profonde, plus suivie, plus durable, orientée vers l’éternité.

Au sommet de notre âme reprenons souvent contact avec le premier moteur des esprits et des corps, qui n’est autre que le Dieu vivant, auteur non seulement de notre âme et de ses actes naturels, mais auteur de la grâce, et du salut.

Reprenons ce contact dès le matin au réveil, car nous recevons alors l’influx de Dieu, qui met en exercice notre activité ; recevons bien cette première impulsion, en lui étant dociles, au lieu de dévier dès le début de la journée.
Dans le cours de notre journée, reprenons contact avec Celui qui est l’Auteur de la vie, qui ne s’est pas contenté de donner une chiquenaude dans le passé, ou de nous mouvoir au début du jour, mais qui constamment nous soutient et actualise notre vouloir, même notre vouloir le plus libre, en tout ce qu’il a de réel et de bon, à l’exception seule du mal.
Le soir avant de prendre notre repos, renouvelons ce contact et tout ce que la saine philosophie vient de nous dire du premier moteur des corps et des esprits, nous apparaîtra transfiguré, surélevé dans le Pater.

« Que votre règne arrive » : le règne de l’Intelligence suprême qui dirige les autres. « Que votre volonté soit faite » : la volonté à laquelle toutes les autres doivent se subordonner pour atteindre leur véritable fin.

« Ne nous laissez pas succomber à la tentation » mais soutenez-nous de votre force, soutenez notre intelligence dans le vrai, notre volonté dans le bien. Alors nous comprendrons de mieux en mieux le sens de la parole de saint Paul à l’Aréopage (Ac., 17, 24) : « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qu’il renferme… d’un seul homme a fait sortir tout le genre humain,.. à fin que les hommes le cherchent et le trouvent comme à tâtons : quoiqu’il ne soit pas loin de chacun de nous; car C’EST EN LUI QUE NOUS AVONS LA VIE, LE MOUVEMENT ET L’ÊTRE » et non seulement l’être naturel, mais l’être surnaturel de la grâce qui est la vie éternelle commencée. Ce moteur suprême des esprits et des corps, foyer d’où s’échappe la vie de la création, nous n’avons pu en parler que d’une manière abstraite, fort imparfaite, c’est Lui que nous devons voir immédiatement au terme de notre voyage vers l’éternité. P. R. Garrigou-Lagrange La Providence et la Confiance en Dieu

TOUT MOUVEMENT EXIGE UN MOTEUR SUPRÊME