DÉFINITIONS DE L’ÉGLISE

DÉFINITIONS DE L’ÉGLISE

A la question qui fait l’objet de ce livre: Qu’est-ce que l’Église? nous pouvons maintenant répondre d’une manière précise par deux sortes de définitions: les définitions majeures, faites en fonction de ses causes incréées: Dieu, l’Esprit, le Christ; les définitions mineures, faites en fonction de ses causes créées les fidèles, la hiérarchie, la grâce, etc.

DÉFINITIONS MAJEURES

On dira que l’Église est le tabernacle de Dieu parmi les hommes (Ap. XXI, 3); la maison de Dieu (I Tm. III, 15); le temple ou l’habitation du Dieu vivant (I Cor. III,  II Cor. VI, 16). L’Église c’est la Trinité en tant que connue, aimée et possédée ici-bas dans la nuit de l’exil et plus tard dans la clarté de la patrie (Jn XIV, 23). C’est le royaume de Dieu; le peuple de Dieu (I P, 11, 9-10); la cité de Dieu.

L’Église est l’Esprit saint en tant que manifesté visiblement dans l’univers (Ac. II, I-4, 17); l’Esprit saint en tant que reçu mystérieusement dans les cœurs (Rm., V, VIII, 13-16, 26-27; I Cor. VI, 11-1 Ga. IV, 6-7).

L’Église est le corps du Christ (Col. I, 24); non pas son corps individuel mais son corps social, son corps mystique. L’apôtre écrit du Christ: « Dieu l’a donné comme Tête au-dessus de tout à l’Église qui est son Corps, la plénitude de celui qui est rempli (par Dieu) de toutes manières et sous tous les rapports » (Ép. I, 22-23). On dira donc que l’Église est un épanchement, une expansion, une extravasion du mystère de l’Incarnation rédemptrice. Elle est le complément, l’achèvement, la plénitude du Verbe incarné (Col., I, 24), non pas certes intensivement — la sainteté de l’Église, loin de rien ajouter à celle du Christ, n’en est qu’une participation — mais extensivement. Elle est, selon les définitions de Bossuet, toutes proches de celles de l’apôtre, Jésus-Christ répandu et communiqué, Jésus-Christ homme parfait, Jésus-Christ dans sa plénitude. Enfin l’apôtre ayant comme fondu l’une dans l’autre les deux significations de corps et d’épouse (Ép. V, 28-29) on dira que l’Église est l’Épouse du Christ: Le nom de corps, dit Bossuet, nous fait voir combien l’Église est à Jésus-Christ; le titre d’épouse nous fait voir qu’elle lui a été étrangère et que c’est volontairement qu’il l’a recherchée. Ainsi le nom d’épouse nous fait voir unité par amour et par volonté; et le nom de corps nous porte à entendre unité comme naturelle. « Pour tout dire en un mot: L’Église, c’est l’Évangile qui continue. » Le Catéchisme du concile de Trente a signalé quelques-unes des définitions majeures de l’Église. Il rappelle qu’elle est le troupeau des brebis du Christ, l’épouse du Christ, le corps du Christ, la maison de Dieu. Comment expliquer, après cela, qu’elles soient si communément absentes de nos catéchismes? Ce sont les définitions les plus hautes, les plus compréhensives, les plus scripturaires, les plus divines.

  1. Lettre à uns demoiselle de Metz sur le mystère de l’unité de l’Église.

DÉFINITIONS MINEURES

On peut embrasser l’Église dans toute son extension, ou la restreindre à l’Église de la loi nouvelle.

Définitions générales

 En pensant aux conditions diverses faites simultanément à l’Église dans le temps présent et dans l’au-delà, on dira: L’Église est la communauté qui, sous ses trois états simultanés, est rassemblée en Dieu par le Christ: au ciel dans la clarté de la vision et dans la charité béatifique, où sont les anges et les élus (Église triomphante); auparavant, dans la nuit de la foi, par une charité qui se forme et grandit en ce monde (Église militante), 30 et achève souvent de se purifier en purgatoire (Église souffrante).

Considérons maintenant toute la suite de l’Église qui est dans le temps.

a) Sous l’aspect du conflit de la sainteté et du péché, on dira: L’Église est la cité de l’amour divin accepté, le monde est la cité de l’amour divin refusé (I Jn. V, 19). C’est la définition augustinienne: « Deux amours ont bâti deux cités: l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste 1. »

b) Si l’on s’applique maintenant à distinguer les trois régimes normaux que l’Église a connus dans le temps, on dira: L’Église est la communauté surnaturelle, destinée à la vie du ciel, que Dieu rassemble au lendemain de la chute: d’abord sous le régime universel de la loi de nature; puis sous le régime privilégié de la loi mosaïque; enfin sous le régime définitif de la loi évangélique. Saint Augustin écrit: « L’Église entière, partout diffusée, est le corps dont le Christ est la tête: ce sont non seulement les fidèles maintenant vivants, mais aussi ceux qui ont été avant nous, et ceux qui viendront après jusqu’à la fin du monde, qui forment ensemble son corps. Il en est la tête, lui qui est monté au ciel

  1. De civitate Dei, livre XIV, ch. 28.
  2. Enorr. in P LXII, n° 2.

Définitions de l’Église de la loi nouvelle

Il faudra veiller à ne pas omettre la charité dans la définition de l’Église.

En cherchant à la définir d’une manière analytique, où sont énumérés les principaux éléments qui lui sont nécessaires, on dira: L’Église est la communauté des hommes voyageurs dans le temps (cause matérielle) que le Christ (cause efficiente) en vue de rénover ultimement l’univers (cause finale) fait participer: à sa royauté par les pouvoirs juridictionnels divinement assistés; à son sacerdoce par les pouvoirs ou caractères sacramentels; à sa sainteté par la grâce pleinement chrétienne (cause formelle). Ou encore, sous une formulation légèrement différente

L’Église est la communauté, destinée â la vie éternelle, que l’Esprit saint rassemble dès maintenant: sous un même chef qui la dirige; dans un même culte qui la consacre; dans une même communion intérieure qui la sanctifie. Ces trois points peuvent être explicités: le chef unique qui la dirige, c’est du haut du ciel le Christ et sur terre son vicaire assisté infailliblement pour définir la foi et prudentiellement pour régler la discipline; le culte unique qui la consacre, c’est le culte instauré par le Christ prêtre pour être continué par la célébration valide du sacrifice de la messe et la dispensation valide des sacrements; la plénitude de communion intérieure qui la sanctifie est la sainteté du Christ en tant que communiquée par la charité cultuelle, sacramentelle, orientée. En outre les quatre causes de l’Église ont été signalées l’Esprit saint (cause efficiente première); la vie éternelle (cause finale); la communauté des voyageurs (cause matérielle); la grâce pleinement christique (cause formelle).

En cherchant à définir l’Église d’une manière plus brève et synthétique, où l’on hiérarchise et sous-entend beaucoup de ses éléments nécessaires, on dira: L’Église est la communauté (cause matérielle) rassemblée par la foi, l’espérance et la charité pleinement chrétienne, c’est-à-dire par la charité cultuelle, sacramentelle, orientée (cause formelle); dans les pécheurs baptisés qui ne sont ni hérétiques ni schismatiques, cette charité est présente d’une manière intégrale, mais indirecte et non salutaire; dans les justes non baptisés, elle est présente d’une manière mutilée, mais directe et déjà salutaire.

 Si l’on fait appel aux quatre causes, on dira: L’Église est la communauté, que le Christ, par la hiérarchie, unit dans la charité pleinement christique, en vue de rassembler l’univers d’abord dans le sang de sa croix, puis dans la gloire de sa parousie. On a touché aux quatre causes et en même temps aux quatre propriétés de l’Êglise l’apostolicité, qui relève de la cause efficiente; l’unité catholique, qui relève des causes matérielle et formelle; la sainteté, qui relève de la cause finale.

Définition comparative

L’Église devra se définir en regard de la société politique. Les éléments d’une telle définition se rencontrent par exemple dans l’encyclique Immortale Dei, de Léon XIII, 1 novembre 1885.

La notion de société parfaite, lorsqu’on la transporte de l’État à l’Église, royaume de Dieu qui est dans ce monde sans être de ce monde, doit être prise certes au sens propre, mais d’une manière transposée et analogique.

L’Église, en effet, diffère essentiellement de l’État par ses causes efficientes, qui sont non pas les initiatives naturelles et culturelles des hommes, mais le Christ, et les pouvoirs hiérarchiques d’ordre et de juridiction: ces derniers étant divinement assistés soit pour définir le dogme (pouvoir déclaratif infaillible), soit pour régler la discipline (pouvoirs canoniques prudentiels: législatif, judiciaire, coercitif); par sa cause finale, qui est immédiatement non le bien commun périssable de la paix du temps, mais immédiatement le bien commun impérissable de la vision béatifique; par sa cause matérielle, qui est non pas la capacité des hommes à se rassembler en vue de leurs intérêts temporels, mais leur capacité plus secrète d’être membres du Christ; par sa cause formelle, qui est non pas le convivium des cités politiques, mais le convivium de la cité des élus, des anges et des personnes divines (Hé. XII, 22).

Conclusion

La formule de saint Ambroise: « Où est Pierre, là est l’Église; où est l’Église, il n’y a pas de mort, mais la vie éternelle », est une définition mineure. La formule de saint Irénée: « Où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu; et où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église, et toute la grâce 2″, est une définition majeure. Les deux sortes de définitions sont entremêlées par saint Paul quand à l’Unité des trois personnes divines: l’Esprit, le Seigneur, le Père, il joint l’unité de rassemblement des chrétiens, l’unité d’espérance de leur vocation, l’unité de leur doctrine de foi et de leur baptême « Il n’y a qu’un seul corps et qu’un seul Esprit, comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous » (Ép. IV, 4-6).

  1. Enarr. in Ps. XL, n° 30.
  2. Adversus haereses, livre III, ch. 24, n I.

Conclusion

Il reste pour finir un point à traiter, celui des réalisations de la prière du Sauveur pour l’unité: « pour que tous soient un« .

L’unité sans ombre de déchirure

« Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais aussi pour ceux qui sur leur parole croient en moi: afin que tous soient un, à la manière dont toi, Père, tu es en moi et moi en toi, afin qu’eux aussi soient en nous… » (Jn, XVII, 20-21). L’apôtre écrira: « Afin que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus- Christ » (I Jn, 1, 3).

C’est au ciel, dans l’au-delà du temps, que la prière du Sauveur pour l’unité sera pleinement exaucée. Devenus pleinement conformes au Christ de gloire, transformés intérieurement, ontologiquement, par la lumière de gloire qui leur rendra possible la vision et l’amour béatifiques, les bienheureux verront se refléter en eux, comme en un pur et vivant miroir, l’unité infinie, incirconscriptible que forment éternellement ensemble le Père, le Fils, l’Esprit. Ils seront un, non seulement d’une manière finie et ontologique, par la transformation de la grâce et de la gloire, mais encore d’une manière infinie et intentionnelle, parce qu’ils verront se réfléchir dans le fond le plus secret d’eux-mêmes, tout entière en chacun d’eux et tout entière dans tout l’ensemble, — comme le soleil se réfléchit tout entier dans un miroir et tout entier dans chacune de ses parcelles — l’indicible, l’adorable Superunité du Père, du Fils, de l’Esprit. « Pour moi, dit encore Jésus, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité… » (Jn, XVII, 22-23).

Unité sans limite, rendant impossible toute ombre de déchirure, où il n’y aura plus de part pour le mal ni pour le péché, plus de dissentiment, plus de douleur, plus de décrépitude, plus de mort. Unité véritablement ineffable, qui ne peut être décrite ici-bas en termes positifs et que nous ne pouvons signifier efficacement que par négation de toutes les servitudes de notre exil: « Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et il n’y avait plus de mer. Et je vis la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, parée comme une fiancée pour son époux. Et j’entendis une grande voix venant du trône, qui disait — Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il dressera sa tente avec eux; et pour eux, ils seront ses peuples; et pour lui, il sera Dieu-avec-eux, et il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil ni cri ni douleur, car les premières choses s’en sont allées. Et celui qui était assis sur le trône dit Voici que je fais toutes choses nouvelles » (Ap. XXI, 1-5).

Voilà l’exaucement suprême, la réalisation suprême de la prière du Sauveur pour l’unité. C’est la réalisation de la Patrie.

L’unité qui déchire, mais n’est pas déchirée

Mais la prière du Sauveur pour l’unité est exaucée déjà dans cet exil du temps, où, suivant l’apôtre, « nous marchons par la foi, non par la vue » (II Cor., V, 7). Car, après avoir dit: « Afin qu’eux aussi soient en nous« , le Sauveur a ajouté: « en sorte que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn, XVII, 21). Et, après avoir dit:

« Afin qu’ils soient consommés dans l’unité« , il a ajouté: « en sorte que le monde sache que tu m’as envoyé » (Jn, XVII, 23). Il demande donc une unité qui, dès ici-bas, puisse être un signe, afin que le monde croie, afin que le monde sache.

Ce qui apparaîtra à découvert et pleinement épanoui dans le jour de la patrie, la foi nous enseigne en effet que cela est déjà réalisé obscurément et en sa substance, dès la nuit de l’exil. Du haut du ciel où il réside, le Christ continue d’agir sur le monde. A l’endroit où il touche les hommes par le contact des pouvoirs sacramentels et juridictionnels, ce qu’il verse en eux, c’est la grâce pleinement christique et christoconformante, à savoir la grâce sacramentelle et orientée, qui a pour fin de faire d’eux par vocation, non seulement des membres sauvés par et dans le Christ, mais encore, s’ils lui sont fidèles, des membres sauveurs des autres hommes par et dans le Christ.

A cet endroit même où la grâce est pleinement christique et pleinement christoconformante, l’Esprit saint est donné au monde comme jamais encore il n’avait été donné (Jn, VII, 39), les trois personnes divines viennent habiter parmi les hommes comme jamais encore elles n’y avaient habité: « C’est par lui que, les uns et les autres (Juifs et Gentils), nous avons dans un seul Esprit, accès jusqu’au Père… Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, qui a pour pierre angulaire le Christ Jésus; c’est en lui que toute la construction bien ordonnée s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur; c’est en lui que, vous aussi, vous êtes co-édifiés pour devenir, dans l’Esprit, un habitacle de Dieu » (Ép. II 18 et 20-22).

A cet endroit précis, l’Église, qui est ici-bas la maison du Dieu vivant (I Tm. III, 15) existe en acte ouvert et achevé. Elle est une, non seulement d’une manière finie et ontologique, par la diffusion en elle de la grâce pleinement christique et pleinement christoconformante, mais encore d’une manière infinie et intentionnelle, parce que l’unité infinie et incirconscriptible de la Déité qui habite en elle, se reflète dans les profondeurs secrètes de sa foi vive et de son amour, comme le ciel étoilé dans un lac de montagne, tout entière en chacun de ses justes et tout entière dans eux tous.

Seuls ses grands saints lui appartiennent tout entiers. Ils sont son jardin fermé, sa fontaine scellée. Il n’y a plus en eux de place pour les pièges du démon Brûlés par l’Esprit que le Christ leur envoie, transformés en une flamme d’amour en laquelle le Père, le Fils et le Saint Esprit se communiquent, ils goûtent un peu de la vie éternelle, mais non parfaitement, parce que la condition de cette vie ne le permet pas 2 Mais cette union même est pour eux déchirante. Car pour grandes que soient leur conjonction et leur union avec Dieu, ils n’ont ni repos ni rassasiement tant qu’ils ne voient pas sa gloire, et ils supplient afin que soit enfin rompue la toile qui les sépare encore de Dieu: * Que ton règne arrive, que ta volonté soit faite 1.« 

  1. s. Saint JEAN DE LA CROIX, Cantique spirituel, str. 40, vers 2, Silverio, t. III, p. 426; édit. Chevallier, p. 324; trad. Lucien-Marie de Saint Joseph, p. 915.
  2. Saint JEAN DE LA CROIX, La vive flamme d’amour, str. 1, vers I, Silverio, t. IV, p. so, note 5 ; trad. Lucien-Marie de Saint-Joseph, p. 961.

En les justes qui ne sont pas encore tout entiers résorbés dans l’Église, plus s’accroît la charité divine, plus s’accroît aussi la douleur et la confusion des blessures de leurs anciens péchés, et de leurs défaillances quotidiennes. Ils aspirent à franchir les limites de la Patrie où ils verront leurs propres faiblesses enfin vaincues, où il leur sera enfin donné d’aimer Dieu sans nulle trahison, et sans nulle déchirure de leur être. Ils aspirent au temps où ils ne verront plus autour d’eux les triomphes du Prince de ce monde; où seront dissipées toutes les ignorances invincibles qui dressent d’insurmontables barrières entre les âmes de bonne volonté et le désir du Christ, qui les réclame pour son Église; où ils ne verront plus mourir ceux qu’ils aiment, ni souffrir les petits enfants, ni régner le mensonge, ni la terre se couvrir de sang, de haine, de désespoir, ni aucun homme marcher à sa damnation. C’est à tout cela qu’ils pensent quand ils disent le Pater, ou quand ils reprennent le cri de saint Paul: « Maranatha, ô notre Seigneur, viens ! » (I Cor. XVI, 22), ou de saint Jean: « Moi Jésus…, je suis la racine et la race de David, l’étoile éclatante du matin. Et l’Esprit et la Fiancée disent: Viens! Et que celui qui écoute dise: Viens ! » (Ap. XXII, 16-17).

Cette Église, destinée à porter la rédemption au sein même du mal, comptera fatalement beaucoup de membres pécheurs. Elle les retient en elle par ce qui subsiste en eux de dons divins, et tant qu’il reste encore quelque espoir de les arracher à leur perdition définitive. Elle n’est donc pas sans pécheurs, mais elle est sans péché, « glorieuse, sans tache ni ride ni rien de semblable, mais sainte et immaculée ». Ses frontières divisent au fond de chacun de nous ce qui est du ciel et ce qui est de l’enfer; elles déchirent les pécheurs.

Tel est, dès ici-bas, l’infaillible exaucement de la prière du Christ pour l’unité. C’est l’Église en acte achevé: plus ou moins ardente au cours des âges selon le rythme des effusions en elle de l’Esprit 2, mais portant toujours dans son cœur un foyer d’amour inextinguible; plus ou moins nombreuse dans ses membres, mais toujours une par nature d’une unité divine et catholique. Il est impossible que quelque signe de sa mystérieuse unité ne passe pas jusqu’au monde, afin, s’il le veut, qu’il puisse « croire », qu’il puisse « savoir ».

  1. Ibid., str. j, vers 5, Silverio, t. IV, p. 22; trad. Lucien-Marie de Saint-Joseph, p. 980.
  2. Voir plus haut pp. 85-92.

L’unité mutilée ou déchirée

Dans l’univers du salut, l’Église en acte achevé, serrée autour du Christ, est comme le noyau solide de la nébuleuse. Elle entraîne dans son mouvement tous ceux en qui peut résider la foi vive et la charité divine, tous les justes, tous les sauvés qui sont dispersés dans la nuit d’une erreur pour eux invincible. Ils sont comme les enveloppes adhérant à la nébuleuse.

Si l’on essayait de les ranger selon la plus ou moins grande perfection christique de leur amour, — en imaginant en eux par hypothèse une égale intensité de la charité —, on rencontrerait d’abord les justes des Églises orthodoxes dissidentes, en qui la grâce n’est pas pleinement orientée; puis les justes baptisés du protestantisme, en qui la grâce n’est pas pleinement sacramentelle; puis les justes des groupes monothéistes qui n’ont même pas le baptême: sectes protestantes, judaïsme, islam; puis les justes des religions préchrétiennes.

En tous ces justes, qu’ils le sachent ou non, la grâce aspire secrètement à rencontrer son centre qui est le Christ et à former autour de lui l’Église en acte achevé. C’est ce que l’on veut signifier quand on dit qu’ils appartiennent à l’Église en acte initial, latent, tendanciel. Mais, en tous ces justes, des malentendus, pour eux insurmontables, entravent le mouvement spontané de la grâce, l’empêchent de rejoindre le seul lieu où elle pourrait pleinement éclore. Elle est en eux comme contrariée, mutilée; elle ne donnera pas ici-bas sa pleine floraison. Et l’unité qui les attache à l’Église, quoique profonde et divine est, elle aussi, contrariée, mutilée. Elle non plus ne donnera pas ici-bas ses pleins fruits.

En vertu du mouvement authentique de la grâce qui est en eux, ces justes tendent donc à joindre le Christ et son unique Église. Mais en vertu de leur ignorance invincible, ils restent fidèles à des formations religieuses diverses où leur foi est toujours en péril. Spirituellement, aux yeux des anges et des quelques hommes qui sauront voir, ils sont, initialement, dans l’Église. Corporellement, aux yeux du monde qui s’arrête aux apparences, et à leurs propres yeux couverts d’un bandeau, ils appartiennent aux dissidences de l’orthodoxie ou du protestantisme, au judaïsme, à l’islam, au brahmanisme, au bouddhisme. Quel déchirement, quelle tragédie!

Plus on croit au prix des grâces qui attirent secrètement au Christ et à son Église tout homme venant en ce monde, plus aussi on croit à la réalité, à l’étendue, à la splendeur cachée de l’Église en acte initial et tendanciel: elle est comme une troisième réalisation, mais inchoative, inachevée, mutilée, déchirée, de la prière du Sauveur pour l’unité. Et plus aussi on souffre à la pensée de tant d’ignorances, devenues invincibles pour tant d’hommes de bonne volonté, qui les empêchent si durablement de reconnaître le vrai visage de l’Église. Quelle résurrection pour le monde entier, si, tout d’un coup, l’Église en acte tendanciel, pouvait passer, avec toutes ses ressources, dans la pleine lumière de l’Église en acte achevé

Quant au monde, il ne sait que prendre occasion, pour se scandaliser, de la division de ceux qui se réclament du même Dieu et du même Christ, pour tourner en dérision la révélation de Dieu et de son Christ. Comme il prend occasion des disputes et des contradictions des philosophes pour nier la vérité 1.

  1. « Ceux qui n’aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation, de la multitude de ceux qui la nient. Et ainsi leur erreur vient de ce qu’ils n’aiment pas la vérité ou la charité; et ainsi ils n’en sont pas excusés ». PASCAL, Pensées, édit. B., n° 261.

L’avenir

Est-ce que l’ignorance invincible aura toujours le pouvoir d’élever une barrière aussi néfaste entre l’Église en acte tendanciel et l’Église en acte achevé? Est-ce qu’il y aura toujours, autour de l’Église en acte achevé, une zone aussi nombreuse de justes, — pareils à ceux qui pourraient aujourd’hui se dire orthodoxes, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, etc. , qui ne lui appartiendront que spirituellement, d’un élan brisé, en la méconnaissant, parfois même en la combattant? Est-ce que la division des croyants au sujet de la révélation divine, des chrétiens mêmes au sujet du Christ et de son Église, continuera jusqu’à la fin du temps de scandaliser les faibles et de fournir des prétextes faciles, trop faciles, à ceux qui, au vrai, ne cherchent ni Dieu ni son Christ? Que répondre à ces immenses questions?

Nous savons, hélas, que, plus les divisions durent, plus elles tendent à se creuser. Tout marche avec le temps. L’Église ne peut conserver le trésor vivant de la révélation qu’en le désenveloppant. D’autre part, dans les formes religieuses séparées d’elle, les principes d’erreur développent inexorablement leurs conséquences.

Ce n’est pas seulement la persistance de l’immense bloc toujours actif des religions préchrétiennes, ce n’est pas seulement le spectacle de la bimillénaire irréductibilité du judaïsme, c’est encore le spectacle de l’extraordinaire apparition d’une religion postchrétienne comme l’islam, qui dure depuis treize siècles; c’est le spectacle de l’apparente réussite de formidables déchirures comme l’orthoxie dissidente, qui dure depuis dix siècles, malgré une persécution terrible qui n’est pas encore finie; ou comme le protestantisme qui dure, sans doute en se modifiant, depuis quatre siècles, — qui nous obligent à réfléchir à nouveau sur la mystérieuse réponse du Maître du champ à ses serviteurs  « Non, de peur qu’avec l’ivraie, vous n’arrachiez aussi le froment. Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson... » (Mt., XIII, 29-30); ou sur l’étrange parole de saint Paul aux Corinthiens: « J’entends dire que des scissions (schismata) se font parmi vous, et j’en crois bien quelque chose; il faut même, en effet, qu’il y ait parmi vous des sectes (haereses), afin que ceux qui sont éprouvés soient manifestés au milieu de vous » (I Cor., X 18-19).

Qu’est-ce que Dieu veut de nous par ces défaites si humiliantes pour nous, et par ces déchirures toujours saignantes? Avons-nous besoin d’être constamment repris par des adversaires dont beaucoup pourront être de bonne foi, afin d’apprendre à ne pas confondre pratiquement nos misères, nos routines humaines, nos étroitesses de coeur, nos manques, nos péchés, avec cette Église « glorieuse, sans tache ni ride ni rien de semblable, mais sainte et immaculée », à laquelle nous avons donné le meilleur de notre coeur, mais en laquelle nous sommes encore bien loin d’être totalement résorbés? Avons-nous besoin d’être constamment provoqués à de nouveaux examens de notre foi, afin de ne pas nous endormir sur le trésor des vérités qui nous sont confiées? « Quand l’ardente inquiétude des hérétiques, écrit saint Augustin, — et ce qu’il dit des hérétiques peut valoir des dissidents — se jette sur différents points de la foi catholique, alors, pour les défendre contre eux, on les examine avec plus de soin, on les saisit avec plus de netteté, on les enseigne avec plus de zèle, et chaque question qu’un adversaire soulève est une occasion de s’éclairer, et ab adversario mota quaestio, discendi exsistit occasiot 1. Aurons-nous toujours besoin de la présence diffuse autour de nous d’une vaste Église à l’état latent et tendanciel, pour nous ressouvenir constamment, comme les Juifs au temps de Jésus, que « beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux, tandis que les fils du royaume seront rejetés dans les ténèbres extérieures » (Mt. VIII, II- Pour évoquer la part en quelque sorte infinie que Dieu, tout en restant le Maître absolu de l’univers, peut laisser prendre au mal dans son oeuvre, il faudrait savoir combien ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles, et entrevoir l’Abîme, cette fois-ci rigoureusement infini, de sa Sagesse et de sa Science.

  1. De civitate Dei, livre XVJ, ch. 11. L’homme, fait pour la vérité est si malaisément capable d’elle, il va si naturellement au facile, que ceux qui possèdent les principes du vrai s’abstiennent d’ordinaire d’avancer beaucoup, quand ils ne s’enkystent pas dans les formules acquises, — et c’est une grande vertu déjà de conserver et de transmettre des formules de vérité; — et que ceux qui s’inquiètent d’avancer, ignorant les principes ou portant sur eux leur inquiétude, avancent le plus souvent dans l’erreur. Jacques MARITAIN, Réflexions sur l’intelligence et sur sa vie propre, Paris, 1924, p. 305.

  Mais, si l’homme marche de catastrophe en catastrophe, l’Esprit saint ne cesse de descendre d’étage en étage pour le relever. Les saints nous disent que plus les temps sont désespérés, plus les providences divines sont merveilleuses: « Le Seigneur, dit saint Jean de la Croix, a toujours découvert aux mortels les trésors de sa Sagesse et de son Esprit, mais main tenant que la malice découvre davantage son visage, il les découvre bien davantage 1.« 

Est-ce que l’irruption massive sur l’avant-scène de l’histoire, pour la première fois depuis que le monde existe, de ce qu’on appelle l’athéisme mais qui est au vrai un antithéisme, plus précisément un antichristianisme, ne serait pas ordonnée, dans le plan du Dieu tout-puissant, qui peut prendre occasion de maux effrayants pour susciter des biens adorables, à préparer quelque vaste regroupement de tous les croyants? L’esprit lucide du grand Dragon, du Séducteur de toute la terre, n’a pas de peine à discerner les vrais contours de l’Église, et l’emplacement de la Femme vêtue de soleil. Est-ce qu’en jetant sur elle les Bêtes, plus sauvagement que par le passé, il ne va -pas, sans le vouloir, révéler à tous les vrais fidèles le lieu de leur vraie patrie?

Ce que saint Paul nous annonce d’Israël, à savoir qu’il n’a été retranché que pour un temps et qu’il sera un jour réintégré, pour une merveilleuse résurrection de toute l’Église (Rm. XI, 12-15), — qu’il faut placer peut-être longtemps avant la fin du monde, avant même la grande apostasie, laquelle précédera de peu la venue du Sauveur (II Th. II, 3); ou peut-être tout à la fin du monde et juste après l’apostasie 2— est-ce que cela vaudrait aussi pour les dissidences, pour toutes les dissidences? Est-ce qu’il y aura un jour de notre temps terrestre où tous les fidèles d’Israël et tous les fidèles des dissidences avec eux, ne feront plus, autour du Christ, qu’une seule Ville bien-aimée, contre laquelle monteront les armées de Gog et de Magog 3?

  1. Maximes, Silverio, t. IV, p. 232; édit. Chevalier, p. 171; trad. Lucien-Marie de Saint-Joseph, p. 1296.
  2. Cf. Le royaume de Dieu sur terre, dans Nova et Vetera, 1935, pp. 201-209.
  3. C’est la vision de la fin du monde qu’essaie de décrire Viadimir SOLOVIEY, dans la courte relation sur l’Antéchrist.

A vrai dire, le sens direct de ce passage de l’Apocalypse est un peu différent: « Quand les mille années seront accomplies, dit l’apôtre, Satan sera relâché de sa prison, et il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre extrémités de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour le combat leur nombre est comme le sable de la mer. Elles montèrent sur la surface de la terre et elles cernèrent le camp des saints et la Ville bien-aimée, mais Dieu fit tomber un feu du ciel, qui les dévora » (Ap. XX, 7-9). Les mille années représentent toute la durée du temps messianique, qui va du premier avènement du Christ comme Sauveur, au second avènement du Christ comme Juge. La Ville bien-aimée est l’Église, rassemblée autour du Christ et assaillie avec le Christ. Gog et Magog symbolisent toutes les attaques successives de la Bête, qui sans doute connaîtront leur paroxysme à la fin du monde.

Pourtant il est possible que les croyants des quatre extrémités de l’horizon, peut-être sous la pression terrible des assauts qu’il leur faudra soutenir, voient soudain leurs coeurs s’ouvrir pleinement à la transcendance et à l’humanité (Tt, III, 4) de la révélation qui est dans le Christ Jésus. Il est possible que notre terre, avant d’être engloutie dans l’apocatastase universelle (Ac, III, 21), voie tous les justes qu’elle porte, manifestement rassemblés pour une dernière floraison de l’unité chrétienne. Alors, toute l’Église en acte tendanciel passerait dans la pleine lumière de l’Église en acte achevé. Ce serait une réalisation encore inouïe ici-bas de la prière du Sauveur pour l’unité. Faut-il, dans ce cas, l’espérer avant la grande apostasie, longtemps avant la fin du temps? Faut-il plutôt la reculer après l’apostasie juste avant le dernier instant du monde?

Ce sont là les secrets du Sauveur et de sa providence sur son Église. Il nous est bon de les méditer dans notre coeur pour être toujours disponibles à ce qu’il lui plaira, dans sa bonté, de décider. Une chose est sûre, c’est qu’il ne tardera pas: « Oui, je viens promptement. »

Et aussi qu’il nous faut lui répondre, avec l’Esprit qui remplit toute l’Église, dans la suprême tension de notre commun désir de l’Unité finale « Amen! Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap. XXII, 20). Cardinal Journet L’Église du Verbe Incarné c. XI

 

Publicités
DÉFINITIONS DE L’ÉGLISE

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s