Du martyre

PEUT-ON TROUVER DE VÉRITABLES MARTYRS EN DEHORS DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE ?

Étude de l’abbé Jean-Michel Gleize, professeur d’ecclésiologie au séminaire d’Ecône, parue dans la revue Courrier de Rome n°590, juillet-août 2016, p. 10.

« De la même façon que l’effusion du sang des martyrs est devenue semence de nouveaux chrétiens dans l’Église des débuts, aujourd’hui, le sang de si nombreux martyrs appartenant à toutes les Églises devient semence de l’unité des chrétiens. Les martyrs et les saints de toutes les traditions ecclésiales sont déjà une seule chose dans le Christ ; leurs noms sont écrits dans martyrologium de l’Église de Dieu. L’œcuménisme des martyrs est une invitation, adressée à nous ici et maintenant, à parcourir ensemble le chemin vers une unité toujours plus pleine 1. »

Si nous partons de cette idée que le martyre est un témoignage rendu à la profession de la vraie foi, nous devons en conclure qu’il ne saurait se rencontrer en dehors de l’unique société voulue par Dieu où se professe la vraie foi, sous la direction du Magistère établi par Dieu. Saint Augustin résume cela en disant : « Un homme ne peut se sauver si ce n’est dans l’Église catholique. En dehors de l’Église catholique, il peut tout avoir, sauf le salut. Il peut avoir l’honneur (être évêque), il peut avoir les sacrements, il peut chanter l’Alléluia, il peut répondre Amen, il peut tenir l’Évangile, il peut avoir et prêcher la foi au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, mais jamais il ne peut trouver le salut si ce n’est dans l’Église catholique. […] Il peut même répandre son sang, mais pas recevoir la couronne 2. » Mais on objectera alors que saint Augustin parle précisément de tous ceux qui adhèrent à leur fausse religion en connaissance de cause et en rejetant explicitement la vraie Église : il s’agit des hérétiques et schismatiques formels. Il en irait différemment des âmes de bonne volonté, victimes d’une ignorance insurmontable et qui se trouvent hors de l’Église sans faute de leur part.

Peut-on trouver de véritables martyrs en dehors de l’Église catholique ? Peut-il y avoir martyre dans une fausse religion, dans le schisme ou dans l’hérésie ? La réponse théologique la plus fiable et la plus autorisée se trouve dans le célèbre Traité des canonisations de Benoît XIV 3, et la doctrine en est bien résumée par l’abbé Michel dans le Dictionnaire de Théologie Catholique 4.

Le martyre ne se définit pas seulement par son élément matériel, c’est-à-dire par le fait qu’une personne soit mise à mort en haine de la foi catholique. Le martyre se définit d’abord et surtout par son élément formel, qui est l’exemple et le témoignage bien visible de l’héroïcité de la vertu de force. Un prêtre catholique peut bien être tué par des musulmans en haine du Christ et de la religion catholique : il y a là un fait matériel. Y a-t-il pour autant un martyre ? Pas encore. L’élément matériel est nécessaire mais ne suffit pas. Il y faut encore l’élément formel : si l’on constate que ce prêtre était sérieusement attaché à sa foi catholique et a préféré endurer la mort plutôt que d’apostasier ou de faiblir dans la profession de la vraie religion, alors ce prêtre a posé un acte de force absolument héroïque, surnaturel et divin. Cet acte est surnaturel et divin, mais cela ne se voit pas directement. En revanche, ce qui se voit – et directement – c’est que cet acte a réclamé des ressources qui dépassent la mesure du commun des mortels : cet acte est héroïque, précisément en ce sens qu’il représente, chez celui qui le pose, quelque chose d’inexplicable naturellement. Il représente donc un miracle d’ordre moral et atteste par là une intervention de Dieu en faveur de la vraie religion.

Pour résumer les choses, soulignons cette idée importante, mise en relief par le pére de Poulpiquet dans son ouvrage classique d’apologétique 5 : comme tout miracle, le martyre consiste formellement non pas dans la réalité de l’effet accompli mais dans son mode physique ou moral de production, lequel est manifesté par l’examen des circonstances qui entourent la réalité de l’effet. Deux mêmes faits peuvent être matériellement identiques en tant que faits, alors qu’ils seront pourtant formellement différents en tant que faits produits, c’est-à-dire en tant qu’effets. L’identité matérielle entre un acte de martyre et un acte qui n’est pas un martyre mais qui y ressemble consiste en ce que dans les deux cas un croyant est mis à mort en haine de sa croyance. La différence formelle ne consiste pas seulement en ce qu’il y a dans le martyre la croyance vraie et la vraie religion et dans l’autre cas une croyance et une religion fausse ; il serait en effet possible que deux catholiques soient matériellement mis à mort en haine de leur foi, et qu’un seul accomplisse formellement l’acte d’un vrai martyre. Car, même dans ce dernier cas, la différence formelle consiste toujours, d’abord et avant tout, en ce que le martyre est un miracle moral et que ce miracle prouve que la foi du martyrisé est vraie et voulue par Dieu : le martyre est formellement un acte héroïque de la vertu de force, qui atteste la sainteté et donc la divinité de l’Église. En somme, ce qui fait la différence, c’est que le martyre ne peut pas s’expliquer par des motifs naturels.

L’héroïcité de la vertu n’est pas quelque chose de naturel. Elle est tout autre qu’une plus ou moins grande perfection naturelle, telle qu’elle peut se trouver partout ailleurs que dans l’Eglise. « Les martyrs », dit le père de Poulpiquet, « réalisent à un degré éminent les vertus les plus rares et les plus difficiles dans les circonstances les moins favorables à leur développement » 6. En effet, l’héroïcité de la vertu découle de la charité comme de son principe nécessaire et celui-ci ne se réalise par soi que dans la seule véritable Église. Ailleurs, il ne peut pas se réaliser, sinon par accident, c’est-à-dire non par le moyen de la religion fausse, mais en raison de grâces actuelles que le Saint-Esprit distribue comme il lui plaît, et qui peuvent toujours atteindre les âmes, en dehors de l’Église, mais malgré l’obstacle que représente la religion fausse. Et c’est pourquoi le martyre n’appartient par soi qu’à la vraie religion et à la vraie Église. En dehors de l’Église, on pourra observer tout ou partie de l’élément matériel du martyre, il y aura des gens qui seront mis à mort en haine de leur foi, mais cela ne suffit pas à constituer un martyre véritable. Et si l’on observe l’élément formel du martyre, celui-ci ne pourra pas découler de la religion fausse, qui y mettrait plutôt obstacle.

Le point litigieux soulevé par le propos de François est alors le suivant : est-il possible qu’un hérétique ou un schismatique, voire un moderniste meure pour la vraie foi ? Et si oui, y aurait-il martyre ? Benoît XIV fait plusieurs distinctions 7.

Le premier cas est celui d’un hérétique qui adhère en parfaite connaissance de cause à son hérésie et rejette le catholicisme. S’il est mis à mort en haine du Christ, il y a là un simple fait matériel ; mais formellement, il ne peut pas y avoir chez cet hérétique formel un acte héroïque de la vertu de force, et il y aura tout au plus un acte naturel d’endurance ou de résignation. Car cet hérétique ne meurt pas pour le Christ, il meurt pour son hérésie qui est contraire à la volonté du Christ. En effet, quand bien même cet hérétique préfèrerait mourir plutôt que de renier la divinité du Christ qui est un article de la vraie foi catholique, il ne meurt pas pour un article de la vraie foi. Il meurt pour ce que son hérésie a retenu de la vraie foi. « Bien qu’il meure pour une vérité », remarque Benoît XIV, « il ne meurt pas pour la vérité telle que la lui propose la foi catholique, puisqu’il en est privé ». Saint Thomas 8 enseigne en effet que celui qui abandonne un seul des articles de foi n’a déjà plus la vertu de foi, parce qu’il a répudié L’AUTORITÉ DE L’ÉGLISE QUI ENSEIGNE LA FOI. [D’où l’importance de savoir si nous avons à faire à la véritable autorité, d’où il est impossible que la véritable autorité n’est pas elle-même la foi] Il retient ce qui est de foi sans avoir la foi. Le martyre lui reste donc impossible.

Le deuxième cas est celui d’un hérétique qui n’adhère que matériellement à son hérésie, car il ignore le catholicisme sans faute de sa part. Un tel individu est supposé de bonne volonté et toujours disposé à croire tous les articles de foi, qui lui seraient proposés par l’autorité de l’Église, s’il avait connaissance de celle-ci. Ses dispositions intérieures ne s’opposent donc pas à ce qu’il obtienne le mérite du martyre. Cependant, l’acte qu’il accomplira, s’il est mis à mort en haine de la vérité de la foi catholique, ne peut pas être déclaré officiellement par l’Église comme un authentique martyre et proposé comme exemple aux fidèles. [D’où l’on conclut que François enseigne une autre religion] En effet, l’appartenance à une religion fausse laisse normalement présumer le refus ou du moins la négation de la foi catholique. Si une âme est dans l’ignorance invincible, cela doit se prouver. Or, cela relève du for purement interne de la conscience, où les choses sont très difficiles à vérifier, à tel point qu’il reste toujours au moins un doute. L’Église ne s’en occupe pas et s’en tient seulement à ce qui se passe au for externe. Pour s’en tenir aux expressions consacrées de la théologie et du droit canonique, on dira qu’un hérétique ou un schismatique peut tout au plus être martyr aux yeux de Dieu (« coram Deo ») mais point aux yeux de l’Église (« coram Ecclesia »).

Le troisième cas est celui du schismatique formel, adhérant en connaissance de cause à son schisme. Il ne saurait être véritablement martyr, étant privé de la charité. Il pourra apparemment mourir pour la foi du Christ, mais ce sera de façon purement matérielle et infructueuse. Le quatrième cas d’un schismatique matériel se ramène à celui de l’hérétique matériel : il peut avoir la charité et mourir martyr, mais Dieu seul le sait et l’Église, ne le sachant pas, n’en dit rien.

Le propos de François réduit l’acte du martyre à sa dimension purement matérielle, et en référence à la croyance commune d’un hypothétique pur christianisme, qui ravale la spécificité doctrinale du catholicisme au rang d’une opinion non nécessaire. [Ce en quoi il est hérétique] Et surtout, l’élément formel du martyre est totalement absent de la perspective du Pape. Il est vrai que cet élément formel s’accommode mal de l’œcuménisme, qui reste de toute façon fort peu apologétique.

Et les modernistes ? Benoît XIV n’en parle pas ! Mais saint Pie X en parle, et c’est pour nous dire que LE MODERNISME N’EST POINT CATHOLIQUE. Et si aujourd’hui les catholiques (quand ils ont voulu le rester) sont devenus modernistes, c’est pour avoir été abusés par les erreurs du Concile, que relaye encore la prédication des hommes d’Église. On peut donc assimiler (par analogie) la situation des catholiques dits conciliaires à celle des gens qui se trouvent certes dans l’erreur (et l’erreur grave car contraire à la foi catholique) mais de bonne foi. Il ne nous semble pas facile, dans ces conditions, de se prononcer pour savoir si un prêtre imbu d’œcuménisme, assassiné par des musulmans en haine du christianisme, au cours de la célébration de la nouvelle liturgie, a réellement accompli un acte de martyre, un acte héroïque de la vertu surnaturelle de force, témoignant en faveur de la vraie foi [si un moderniste n’est pas catholique….]. Et il ne nous semble pas non plus évident qu’il convienne de déclarer publiquement et officiellement comme un martyre cette mise à mort.

Le témoignage des martyrs est normalement un motif de crédibilité et un signe, qui invite les âmes de bonne volonté à la conversion à la vraie foi dans l’unique vraie Église. Les propos tenus par le Pape François n’ont pas seulement pour effet de réduire à néant le dogme « Hors de l’Église, point de salut ». Ils retirent aussi toute sa valeur apologétique au martyre. [D’où il est nécessaire de conclure que…] L’œcuménisme représente ainsi la négation même de la note de sainteté de l’Église. Il nie non seulement la vraie sainteté, mais aussi sa valeur démonstrative et missionnaire. Il n’est donc pas l’expression de la charité du Christ.

Abbé Jean-Michel Gleize

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  1. FRANÇOIS, Discours à Sa sainteté Abuna Matthias I, patriarche de l’Église orthodoxe Tewahedo d’Éthiopie, le 29 février 2016.
  2. SAINT AUGUSTIN, Sermon au peuple de Césarée, n° 6 dans PL 43/695.
  3. BENOÎT XIV, De servorum Dei beatificatione et de beatorum canonisatione, livre III, chapitre 20.
  4. ABBÉ MICHEL, « Martyre » dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. X, 1ère partie, col. 233.
  5. PÈRE DE POULPIQUET, O.P., L’Objet intégral de l’apologétique, p. 85-86.6. ID., ibidem, p 154.
  6. ID., Ibidem, p 154.
  7. Au numéro 3 du passage déjà cité.
  8. Somme théologique, 2a2æ, question 5, article 3.
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