De la manipulation politique

Les mémoires de Madame Campan, témoignage sur l’histoire de la manipulation politique

De Thomas Flichy de La Neuville

Memoires-de-madame-campan-9782715221819_0Femme de chambre de la Reine Marie-Antoinette, Madame Campan, se trouve plongée tout à la fois dans le théâtre des événements publics et dans ses coulisses. C’est au détour de ses Mémoires que s’ouvre de temps à autre une fenêtre donnant sur ce que l’on pourrait appeler la géopolitique de l’invisible. Henriette Campan a bien conscience que le spectacle de la politique est d’autant plus trompeur que l’on ignore ses ressorts secrets. Aussi perçoit elle la révolution comme une entreprise parfaitement organisée s’appuyant sur la manipulation des foules et la corruption des élites douteuses afin d’opérer le renversement qui profitera à ses organisateurs.  

La révolution, perçue comme une entreprise organisée

Il ne fait aucun doute à l’auteur des Mémoires que le camp opposé au Roi soit puissamment organisé. L’on sait que le duc d’Orléans figure au premier rang de ses opposants, aussi n’est elle pas surprise de le la rumeur affirmant qu’il a guidé les émeutiers jusqu’aux appartements de la Reine : « Beaucoup de gens ont affirmé qu’ils avaient reconnu le duc d’Orléans à quatre heures et demie du matin, en redingote et avec un chapeau rabattu, au haut de l’escalier de marbre, indiquant de la main la salle des gardes qui précédait l’appartement de la Reine. Cette déposition a été faite au Châtelet par plusieurs individus, lors du procès commencé sur les journées des 5 et 6 octobre ». Il semble d’ailleurs que la légèreté du camp monarchiste soit inversement proportionnelle à l’audace et à la persévérance de ses opposants. En tout cas Louis XVI est parfaitement conscient de la présence de manipulateurs parmi ses opposants. Aussi déclare t’il au Dauphin : « Il s’est trouvé des méchants qui ont fait soulever le peuple et les excès où il s’est porté les jours derniers sont leur ouvrage, il ne faut pas en vouloir au peuple ». Aux acclamations spontanées du Roi répondent les provocations organisées du camp adverse : « Beaucoup de vive le Roi se firent entendre ; mais à chaque fois que ces cris cessaient, un homme du peuple, qui ne quitta pas un seul instant la portière du Roi, criait seul avec une voix de stentor : ‘Non ne les croyez pas ; vive la Nation !’ Cette voix sinistre frappa la Reine de terreur ; elle ne crut pas devoir s’en plaindre et parut confondre avec les acclamations publiques, le cri séparé de ce fanatique ou de ce vil stipendié ». Ces oppositions culminent au théâtre où chaque camp s’efforce de louer des places à ses partisans afin de se prêter à l’attaque où à la défense de leurs majestés.

L’opposition se présente en réalité comme une minorité agissante et parfaitement déterminée. Une poignée de stipendiés suffit à terroriser les élites par le truchement de leurs proches. Ce passage des Mémoires en témoigne : « J’entendis mille vociférations : il était aisé de juger à la différence entre le langage et le vêtement de certaines gens qu’il y en avait déguisés. Une femme, ayant un voile de dentelle noire baissé sur son visage, m’arrêta avec assez de violence par le bras et me dit, en m’appelant par mon nom : ‘ je vous connais très bien, dites à votre Reine qu’elle ne se mêle plus de nous gouverner ; qu’elle laisse son mari et nos bons États-Généraux faire le bonheur du peuple. Au même instant, un homme vêtu comme un fort de la halle, le chapeau rabattu sur les yeux, me saisit par l’autre bras et me dit : ‘oui, oui, répétez lui souvent qu’il n’en sera pas de ces Etats-ci comme des autres qui n’ont rien produit de bon pour le peuple, que la nation est trop éclairée en 1789 pour n’en pas pas tirer un meilleur parti et qu’il n’y aura pas à présent de député du tiers prononçant un discours un genou en terre ! Dites-lui bien cela entendez vous ? J’étais saisie de frayeur ; la Reine parut alors sur le balcon. ‘Ah ! dit la femme voilée, la duchesse n’est pas avec elle – Non, reprit l’homme, mais elle est encore à Versailles : elle est comme les taupes, elle travaille en dessous ; mais nous saurons piocher pour la déterrer’. Cet odieux couple s’éloigna de moi et je rentrai dans le palais me soutenant à peine. Je crus devoir rendre compte à la reine du dialogue de ces deux inconnus ; elle m’en fit raconter les détails devant le Roi ». Perçue par Madame Campan, comme une entreprise parfaitement organisée, la révolution ne peut être comprise sans l’anatomie des procédés lui assurant la domination politique. Il s’agit à la fois de la manipulation des foules et de l’intimidation des élites.

Manipuler les foules par de fausses rumeurs et corrompre les élites vénales. 

Henriette Campan loue le grand professionnalisme des organisateurs de troubles. Ces derniers œuvrent depuis plusieurs décennies déjà sans être inquiétés : « Peu de temps après le mouvement donné à l’esprit public par la représentation du Mariage de Figaro, une intrigue sourde, combinée par des escrocs, et qui se préparait dans l’ombre d’une société corrompue, devait essentiellement attaquer le caractère de la Reine et porter l’atteinte la plus directe à la majesté du trône et au respect qui lui est dû ». Ces rumeurs se multiplient au fur et à mesure que les troubles augmentent : « Depuis le commencement de septembre, on ne cessait de faire circuler dans le peuple que le Roi projetait de retirer avec sa famille et ses ministres dans quelque place forte, comme dans les rassemblements populaires on parlait toujours d’aller à Versailles s’emparer du Roi, il est démontré que ce nouvel attentat du peuple avait fait partie du plan des factieux». Mais à l’aube de la révolution, leur organisation est telle qu’ils sont capables de déclencher une fausse rumeur sur l’ensemble du territoire français. La grande peur est décrite en ces termes : « Après le 14 juillet, par une ruse que les plus habiles factieux de tous les temps eussent enviée à ceux de l’Assemblée, toute la France fut armée et organisée en gardes nationales. On avait fait répandre le même jour et presque à la même heure dans la France entière que quatre mille brigands marchaient vers les villes ou les villages que l’on voulait faire armer. Jamais projet ne fut mieux combiné ; la terreur se répandit à la fois sur tout le royaume et pénétra jusque dans les cantons les plus reculés». Les calomnies ne manquent jamais leur but. Ils finissent en effet par former « cette redoutable opinion publique qui s’élève, s’agrandit et empreint sur les plus augustes têtes des caractères souvent faux mais presque toujours ineffaçables». Les poisons de la propagande ont admirablement fonctionné sur les Français. Au bout de quelques mois, « il était totalement impossible de les éclairer et de les faire sortir de leur enchantement ; ils aimaient autant le Roi que la constitution et la constitution autant que le Roi et l’on ne pouvait plus, dans leur esprit et dans leur cœur, séparer l’un de l’autre ».

La manipulation de la rumeur s’accompagne de campagnes visant à acheter les soutiens populaires. Louis XVI en est conscient : « il savait de même les jours où l’on avait versé de l’argent dans Paris, et une ou deux fois, la Reine m’avait empêchée d’y aller en me disant de rester à Versailles, qu’il y aurait sûrement du bruit le lendemain, parce qu’elle savait que l’on avait beaucoup semé d’écus dans les faubourgs». Les Jacobins ne s’en cachent pas d’ailleurs. Barnave déclara un jour à l’un de ses correspondants à la cour en lui montrant un gros volume sur lequel étaient enregistrés les noms de tous les gens que l’on faisait agir à volonté par la seule puissance de l’or : « Nous tenons encore les fils qui font mouvoir cette masse populaire ». L’opportunisme des hommes qui se hissent au pouvoir aurait d’ailleurs pu être mieux exploité par le souverain. Madame Campan écrit : « Dès les premières séances, on put s’apercevoir combien Mirabeau serait redoutable à l’autorité. On assure qu’il fit connaître en ce temps au Roi et plus particulièrement à la Reine une partie de ses projets et ses propositions pour y renoncer. Il avait fait briller les armes que lui donnaient son éloquence et son audace pour traiter avec le parti qu’il voulait attaquer. Cet homme jouait à la révolution pour gagner une grande fortune. La Reine me dit à cette époque qu’il demandait une ambassade et c’était, si ma mémoire ne me trompe pas, celle de Constantinople. Il fut refusé avec le juste mépris qu’inspire le vice et que la politique eût sans doute su déguiser, si elle eût pu prévoir l’avenir ». Cet opportunisme est visible chez un homme comme M. de Beaumetz, député d’Arras, qui hésite entre émigrer et gagner le côté gauche de l’Assemblée.

Chargée à de multiples reprises de missions secrètes au profit de la Reine, Henriette Campan dévoile ainsi dans ses mémoires, une partie de ce qui a pu être la révolution. Elle en perçoit le caractère organisé, tout comme les armes favorites, au premier rang desquelles la diffusion de rumeurs et la corruption ou l’intimidation des élites douteuses.  Ses mémoires nous ramènent par conséquent aux origines modernes des campagnes de dénigrement. Ce n’est pas tout de donner au peuple l’illusion de gouverner, encore faut il veiller soigneusement à ce qu’il ne s’empare réellement des rênes du pouvoir. De ce point de vue, les événements de 1789 furent un laboratoire à grande échelle dont nous pouvons tirer d’inépuisables leçons politiques.

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