La France prostituée qui fait la danse du ventre

Qatar, Arabie Saoudite : les zones d’ombre d’une relation intime avec la France


  • François Hollande et l'émir du Qatar,Sheikh Tamim bin Hamad al-Thani, le 4 mai 2015 à Doha.
    François Hollande et l’émir du Qatar,Sheikh Tamim bin Hamad al-Thani, le 4 mai 2015 à Doha. | AFP

Recueilli par Laurent MARCHAND.

Les journalistes et ex-otages Christian Chesnot et Georges Malbrunot publient aujourd’hui un ouvrage sur les relations de la France avec les monarchies du Golfe. Son titre : « Nos très chers Emirs ». Sommes-nous trop complaisants avec des pays qui financent une idéologie qui nous menace et des réseaux terroristes que nous ciblent ? Les pétro dollars pèsent-ils sur notre diplomatie ?

Pour Christian Chesnot, journaliste à Radio France, les attentats et les bouleversements stratégiques au Moyen Orient imposent une redéfinition de notre relation avec les monarchies du golfe. Et un assainissement de certaines pratiques.

Vous décrivez une classe politique française très courtisée et très courtisane…

Notre relation avec les pays du Golfe a depuis quarante ans été assez pervertie par l’argent, qui a coulé à flot à certains moments. Avec deux niveaux. La diplomatie des grands contrats (rafales, technologie nucléaire etc…). Et puis une sorte de danse du ventre de notre classe politique. Oui. Les monarchies du Golfe ont volontiers joué du chéquier, mais il y a aussi chez nous tendance à les prendre pour un distributeur de billets.

Tous partis confondus ?

Sous Sarkozy, c’est la lune de miel avec le Qatar. Leur ambassadeur arrose Paris. Subventions, financements, cadeaux personnels. A chaque Noël, il envoie des paquets à une trentaine de personnalités, d’une valeur de 10 000 euros à peu près. Aucun sac de grand luxe n’a été retourné à l’ambassade. Certains élus français se plaignent même lorsque le cadeau n’arrive pas ou les Qataris refusent de payer tel ou tel voyage.

Cela continue ?

Avec le Qatar bashing, les Qataris ont mis un frein depuis trois ans. Mais les subventions restent. Le maire de Cannes a autorisé la construction de deux mosquées saoudiennes, et en même temps il interdit le burkini. A Nice, c’est le ministre saoudien des affaires religieuses qui finance, de son propre chef, une mosquée. C’est légal, mais cela a de quoi dérouter. On est dans une relation tout sauf saine.

Quel est le rôle de ces pays dans le financement du terrorisme djihadiste ?

Depuis la révolution iranienne en 1979 et l’aide apportée aux mudjaïdines en Afghanistan, des réseaux financiers se sont créés pour financer le djihad dans le monde. Les rapports américains, du FBI et de la CIA, le disent clairement.

Émanant directement des gouvernements ?

Il y a plusieurs niveaux. Le financement d’État, c’est par exemple le financement d’al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, par les services saoudiens et qatariens. Ce sont aussi des paiements de rançons, avec des liens opaques.

Mais l’échelon le plus sensible, ce sont des individus qui financent personnellement des réseaux. Il y a une porosité. Les officiels disent combattre le phénomène, ils ont fait des réformes, mais en même temps les régimes du Golfe sont tributaires, surtout en Arabie Saoudite, du pouvoir religieux.

Ce sont nos alliés stratégiques ?

Oui. On en a fait des alliés stratégiques, ce qui crée un certain déséquilibre aujourd’hui que l’Iran revient dans le jeu. Ces alliés, c’est ce que nous racontons, pèsent sur notre diplomatie. Dans la crise égyptienne par exemple, les émiriens et les saoudiens nous ont dit, c’est gentil de demander le retour du président Morsi, mais nous on vous a aidé en Libye, choisissez votre camp.

Et du coup, on a changé notre position. On demandait la libération de Morsi, et on soutien Sissi à présent. Notre relation n’est pas neutre.

Sur la Syrie, on a sous-estimé la montée djihadiste?

Oui, on a fermé les yeux sur cette menace. Les services de sécurité étaient au courant, mais à l’échelon politique, on ne voulait pas voir. Sous Sarkozy comme avec Fabius. On parlait de modéré, d’exagérations…

Les 150 personnes que nous avons rencontrées sont aussi des gens qui avaient le sentiment d’avoir prêché dans le désert. Des militaires, des diplomates, des agents de renseignement. On vend des armes, mais les militaires qui opèrent au Sahel, au Niger, au Mali, au Tchad, voient bien l’influence contradictoire des pays du Golfe par rapport à leur mission.

La France, écrivez-vous, aide l’Arabie Saoudite dans ses opérations au Yémen.

Oui, la France ferme un œil au Yémen, où il y a eu 8 000 morts depuis le lancement de l’opération saoudienne, il y a un an. La France a livré des images satellites, met ses avions à disposition et on n’entend jamais une critique sur l’Arabie Saoudite. Au point que Fabius, qui était obsédé par les cinquante milliards que le roi Salman voulait investir en France, avait donné comme consigne à ses collaborateurs de ne pas critiquer l’Arabie Saoudite, de mettre tout cela en veilleuse. Après, les leçons sur les droits de l’homme laissent un goût amer.

Comment voyez-vous l’avenir de cette relation ?

Les émirs nous connaissent mieux que nous ne les connaissons. Couper les ponts ne nous servirait pas. Mais en opposant un cadre plus ferme. En sachant dire non. En étant plus vigilants sur le prosélytisme, le terrorisme. En exigeant des gestes simples de réciprocité. Les hommes d’affaires français ont des visas de six mois, les Saoudiens de deux ou trois ans pour venir en France.

Il faut envoyer des signaux montrant qu’on a du répondant. Rééquilibrer, et ne pas simplement faire la danse du ventre pour avoir des contrats. D’autant que l’accord avec l’Iran change la géopolitique dans la région.

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