LA PARFAITE PRIÈRE

Parmi toutes les prières, l’oraison dominicale occupe manifestement la place principale. Elle possède en effet les cinq qualités excellentes, requises pour la prière. Celle-ci doit être a) confiante, b) droite, c) ordonnée, d) dévote et e) humble.

a) La prière doit être confiante, comme saint Paul l’écrit aux Hébreux (4, 16) : Approchons-nous donc avec assurance du tr6ne de la grâce, dit-il, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce pour un secours opportun.

L’oraison doit aussi procéder d’une foi sans défaillance, d’après saint Jacques (1, 6) : L’un de vous, déclare-t-il, manque-t-il de sagesse, qu’il la demande à Dieu…, mais qu’il la demande avec foi, sans hésitation aucune.

Pour plusieurs raisons, le Notre Père est la prière la plus sûre, la plus confiante.

N’est-elle pas, en effet, l’œuvre de notre avocat, du plus sage des orants, du possesseur de tous les trésors de la sagesse (cf. Col 2, 3), de celui dont saint Jean a dit (1 Jn 2, 1) : Nous avons près du Père un avocat, Jésus-Christ le Juste ? Saint Cyprien écrit dans son traité de l’oraison dominicale : « Comme nous avons le Christ comme avocat auprès du Père pour nos péchés, dans nos demandes de pardon pour nos fautes, présentons en notre faveur les paroles de notre avocat. »

L’oraison dominicale nous paraît aussi une prière plus assurée d’être exaucée que tout autre pour le motif suivant : Celui qui, avec son Père, écoute favorablement cette prière, est le même qui nous l’a enseignée ; comme il l’affirme au Psaume 90 (Vers. 15) : Il criera vers moi et je l’exaucerai. « C’est faire au Seigneur une prière amie, familière et dévote, dit saint Cyprien, que de s’adresser à lui en reprenant ses propres paroles. »

Aussi en retire-t-on toujours quelque fruit, et, selon saint Augustin, par elle Dieu permet les péchés véniels.

b) Notre prière doit, en second lieu, être droite, c’est-à-dire qu’elle doit nous faire demander à Dieu les biens qui nous conviennent. « La prière, dit saint Jean Damascène, est la demande à Dieu des dons qu’il convient de solliciter. »

Fort souvent, la prière n’est pas exaucée pour avoir imploré des biens qui ne nous conviennent pas vraiment. Vous demandez et vous ne recevez pas, dit saint Jacques (4, 3), parce que vous demandez mal.

Il est bien difficile de savoir avec certitude ce qu’il faut demander, car il l’est tout autant de savoir ce qu’il faut désirer. Et il n’est permis de demander dans la prière que ce qu’il est permis de désirer. Aussi bien l’Apôtre le reconnaît, quand il écrit aux Romains (8, 26) : Nous ne savons pas prier comme il faut, ajoutant d’ailleurs aussitôt : mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables.

Mais n’est-ce pas le Christ qui est notre docteur ? C’est bien à lui de nous enseigner ce que nous devons demander, puisque ses disciples lui dirent (Lc 11, 1) : Seigneur, apprenez-nous à prier.

Les biens qu’il nous a appris à demander dans la prière, il est donc très convenable et très sage de les demander. « Si nous prions d’une manière juste et convenable, dit saint Augustin, quels que soient les termes dont nous usons, nous ne disons rien d’autre que ce qui est contenu dans cette Oraison dominicale. »

c) En troisième lieu, la prière doit être ordonnée et réglée, comme le désir lui-même, dont la prière est l’interprète.

L’ordre convenable consiste en ce que nous préférions dans nos désirs et nos prières les biens spirituels aux biens corporels, les réalités célestes aux réalités terrestres, conformément à la recommandation du Seigneur (Mt 6, 33) : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice ; et le reste – le manger, le boire et le vivre – vous seront donnés par surcroît.

Dans l’oraison dominicale, le Seigneur nous a appris à observer cet ordre. On y demande en effet d’abord les réalités célestes et ensuite les biens terrestres.

d) La prière, en quatrième lieu, doit être fervente.

L’excellence de la dévotion, en effet, rend le sacrifice de la prière agréable à Dieu. En votre nom, Seigneur, j’élèverai mes mains, dit le Psalmiste (Ps. 62, 5, 6), et mon âme se gorgera, comme de moelle et de graisse.

La prolixité de la prière, le plus souvent, affaiblit la dévotion ; aussi le Seigneur nous enseigne à éviter cette prolixité superflue. Dans vos prières, dit-il (Mt 6, 7), ne multipliez pas les paroles, comme font les païens. Saint Augustin écrivant à Proba, dit aussi : « Bannissez de la prière l’abondance des paroles ; cependant ne manquez pas, si votre attention demeure fervente, de beaucoup supplier. »

Telle est la raison pour laquelle le Seigneur institua cette brève prière du Notre Père.

La dévotion vient de la charité, qui est inséparablement amour de Dieu et du prochain.

Cette prière du Notre Père est une manifestation de ces deux amours. Pour montrer en effet notre amour à Dieu, nous l’appelons « Père », et pour signifier notre amour pour le prochain, nous prions pour tous les hommes ensemble, en disant : notre Père, et poussés par le même amour, nous ajoutons : remettez-nous nos offenses.

e) Notre oraison doit, en cinquième lieu, être humble, suivant cette parole du Psalmiste (Ps. 101, 18) : Dieu a regardé la prière des humbles.

Une prière humble est une prière sûrement exaucée. Le Seigneur nous le montre dans l’évangile du Pharisien et du Publicain (Lc 18,9-15). Et Judith (9, 16), priant le Seigneur, lui disait : Vous avez toujours eu pour agréable la supplication des humbles et des doux. Cette humilité est pratiquée dans l’Oraison dominicale, car la véritable humilité existe, quand quelqu’un n’attend que de la puissance divine tout ce qu’il en doit obtenir.

[…]

NOTRE PÈRE

En latin, le premier mot de l’oraison dominicale est : P a t e r, Père.

Demandons-nous: Comment Dieu est-il Père ? Et quelles sont nos obligations à son égard, du fait de sa paternité ? Nous l’appelons Père à cause de la manière particulière dont il nous a créés. Il nous créa en effet à son image et à sa ressemblance, image et ressemblance qu’il n’imprima pas dans les autres créatures inférieures à l’homme. Il est lui-même notre Père, dit le Deutéronome (32, 6), lui qui nous a faits et nous a créés. Il mérite aussi le nom de Père, à cause de sa sollicitude particulière, envers les hommes, dans le gouvernement de l’univers. Si rien, en effet, n’échappe à son gouvernement, celui-ci s’exerce différemment envers nous et envers les créatures inférieures à nous. Celles-ci, il les gouverne comme des esclaves, mais nous, il nous gouverne comme des maîtres. Ô Père, dit le livre de la Sagesse (14, 3), votre providence régit et conduit toutes choses; et (Sg. 12,18) vous disposez de nous avec beaucoup d’égards. Dieu enfin a droit au nom de Père, parce qu’il nous a adoptés. Tandis qu’aux autres créatures il n’a fait que de petits présents, il nous a fait, à nous, don de son héritage, et cela parce que nous sommes ses fils. Parce que nous sommes ses fils, dit saint Paul (Rm 8, 17), nous sommes ses héritiers, et (verset 15):Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption, qui nous fait crier:Abba, Père.

Parce que Dieu est notre Père, nous avons envers lui une dette quadruple.1) Nous lui devons, en premier lieu, l’honneur. Si je suis Père, dit-il par Malachie (1, 6), où est l’honneur qui m’est dû ? Cet honneur consiste en trois choses:la première regarde nos devoirs envers Dieu, la deuxième nos devoirs envers nous-mêmes, la troisième nos devoirs envers le prochain. L’honneur dû au Seigneur consiste, d’abord, à offrir à Dieu le don de la louange, suivant ce qui est écrit (Ps. 49, 23): Le sacrifice de la louange m’honorera. Cette louange doit se trouver non seulement sur les lèvres, mais aussi dans le cœur. Il est dit en effet dans Isaïe (29, 13): Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. L’honneur dû à Dieu consiste, deuxièmement, dans la pureté de notre corps, car l’Apôtre écrit (l Co 6, 20): Glorifiez et portez Dieu dans votre corps. Il consiste, enfin, cet honneur, dans l’équité de nos jugements sur le prochain. Le Psaume 98 (vers. 4) dit en effet: L’honneur du roi aime la justice. Nous devons, en second lieu, imiter Dieu, parce qu’il est notre Père. Vous m’appellere, Père, dit le Seigneur en Jérémie (3, 9), et vous ne cesserez de marcher après moi. L’imitation de Dieu, pour être parfaite, requiert trois choses. La première est l’amour. Soyez, dit saint Paul (Ep 5, 1-2), des imitateurs de Dieu, tels des enfants bien-aimés, et marchez dans l’amour. Et cet amour doit se trouver dans notre cœur. La seconde, c’est la miséricorde. L’amour doit en effet s’accompagner de miséricorde, suivant cette recommandation de Jésus (Lc 6, 36): Soyez miséricordieux. Et cette miséricorde doit se montrer par les œuvres. L’imitation de Dieu requiert troisièmement la perfection, parce que dilection et perfection doivent être parfaites. C’est en effet après avoir parlé des dispositions et des œuvres serviles que le Seigneur a dit dans le sermon sur la Montagne (Mt, 5, 48): Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Nous devons, en troisième lieu, l’obéissance à notre Père. Nos pères selon la chair, dit saint Paul (He 12, 9), nous ont corrigés et nous les respections ; à combien plus forte raison devons-nous nous soumettre au Père des esprits. L’obéissance est due au Père céleste à cause de son souverain domaine il est en effet le  Seigneur par excellence. Aussi les Hébreux au pied du Sinaï déclarèrent-ils à Moïse (Ex 24, 7): Tout ce qu’à dit le Seigneur nous le mettrons en pratique et nous obéirons. Notre obéissance est fondée ensuite sur l’exemple du Christ. Lui, le vrai Fils de Dieu, dit saint Paul (Ph 2, 8) s’est fait obéissant à son Père jusqu’à la mort. Le troisième motif de notre obéissance est enfin notre intérêt. David, en effet, dit de Dieu (2 R 6, 21): Je jouerai devant le Seigneur qui m’a choisi. 4) En quatrième lieu, et toujours parce que Dieu est notre père, nous lui devons d’être patients, quand il nous châtie. Mon fils, disent les  Proverbes (3, 11-12), ne rejette pas la correction du Seigneur; ne faiblis pas, quand il te corrige. Le Seigneur en effet châtie celui qu’il aime et il se complait en lui, comme un Père en son fils.

Le Seigneur nous prescrit de dire à son Père, dans l’Oraison dominicale, non pas «Père », mais « Notre Père». Ce faisant, il nous montre quels sont nos devoirs envers nos proches. A nos proches, nous devons, premièrement, l’amour, parce qu’ils sont nos frères; tous, en effet, sont fils de Dieu. Qui n’aime pas son frère qu’il voit, dit saint Jean (1 Jn 4, 20), comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? En second lieu, nous devons à nos semblables le respect. N’avons-nous pas tous un Père unique, dit Malachie (2, 10). N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ? Pourquoi donc chacun de vous méprise-t-il son frère ? Et saint Paul écrit aux Romains (12,10): Prévenez-vous d’honneur les uns les autres. L’accomplissement de ce double devoir nous procure un avantage très désirable, puisque le Christ, dit saint Paul (He 5, 9), est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel.

QUI EST DANS LES CIEUX

-Parmi les dispositions nécessaires à celui qui prie, la confiance a une importance considérable. Que celui qui fait une demande à Dieu, dit en effet saint Jacques (1, 6), la lui adresse avec foi, sans hésitation aucune. Le Seigneur, au début de l’oraison qu’il nous à enseignée, expose les motifs qui font naître la confiance. C’est d’abord la bienveillance du Père. Aussi le Seigneur dit-il : Notre Père. Si vous, dit le même Seigneur (Lc 11, 13), tout mauvais que vous êtes, savez donner à vos fils de bonnes choses, combien plus votre Père céleste vous donnera du haut du ciel, à vous qui le lui demandez, son bon Esprit.

Un autre motif de confiance, c’est la grandeur de la puissance du Père ; ce qui fait dire au Seigneur, non pas simplement : Notre Père, mais : Notre Père, qui êtes dans les cieux. Le psalmiste dit de même à Dieu (Ps. 122, 1) : J’ai élevé mes yeux vers vous, qui habitez dans les cieux.

Le Seigneur a employé l’expression « qui êtes dans les cieux » pour trois raisons différentes.

En premier lieu, cette expression a pour objet de nous préparer à la prière, comme nous le commande l’Ecclésiastique (18, 2-3) : Avant la prière, prépare ton âme. Assurément la pensée que notre Père est dans les cieux, c’est-à-dire dans la gloire céleste, nous prépare à lui adresse nos demandes.

Dans la promesse du Seigneur à ses Apôtres (Mt 5, 12) : votre récompense sera grande dans les Cieux, l’expression « dans les cieux » a également le sens de « dans la gloire céleste ».

La préparation à la prière se réalise par l’imitation des réalités célestes car le, fils doit imiter son père. Aussi saint Paul écrit-il aux Corinthiens (1 Co 15, 49) : Comme nous avons revêtu l’image de l’homme terrestre, il nous faut aussi revêtir l’image de l’homme céleste.

La préparation à la prière requiert aussi la contemplation des choses célestes. Les hommes en effet ont coutume de diriger leur pensée plus fréquemment vers le lieu où est leur père et ou se trouvent les autres êtres, objet de leur amour, suivant cette parole du Seigneur (Mt 6, 21) : Là où est ton trésor, là est aussi ton cœur. C’est pourquoi l’Apôtre écrivait aux Philippiens (l, 20) : Notre demeure à nous est dans les cieux.

La préparation à la prière réclame enfin que nous aspirions aux choses célestes. A celui qui est dans les cieux en effet, nous ne devons demander que les choses célestes, suivant ces paroles de saint Paul (Col 3, 1) : Cherchez les choses d’en haut, là ou est le Christ.

En second lieu, les paroles : Notre Père, qui êtes aux cieux peuvent se rapporter à la facilité de Dieu à entendre notre prière, du fait de sa proximité par rapport à nous. Ces paroles « Notre Père qui êtes aux cieux » signifie alors : notre Père qui êtes dans les saints ; Dieu en effet habite en eux. Jérémie le dit au Seigneur (14, 9) : Seigneur, vous êtes en nous. Les saints sont effectivement appelés cieux, d’après ces paroles du Psaume 18 (Vers. 2) : Les cieux racontent la gloire de Dieu.

Or Dieu habite dans les saints par la foi. Saint Paul écrit en effet aux Ephésiens (3, 17) : Que le Christ habite dans vos coeurs par la foi. Il habite également dans les saints par la charité. Celui en effet qui demeure dans la charité, dit saint Jean (1 Jn 4, 16), demeure en Dieu et Dieu en lui.

Dieu demeure aussi dans les saints, par l’accomplissement des commandements. Si quelqu’un m’aime, déclare le Seigneur (Jn 14, 23), il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.

En troisième lieu, les paroles : « qui êtes aux cieux » peuvent se rapporter à la toute puissance du Père pour nous exaucer. Dans ce cas, le mot cieux désigne les cieux matériels et visibles ; non que nous voulions signifier que Dieu y soit renfermé, car il est écrit (2 R, 18, 27) : Voici que les cieux et les cieux des cieux ne peuvent vous contenir ; mais ces paroles : « qui êtes dans les cieux » montrent :

a) que Dieu, par son regard, est clairvoyant et pénétrant, parce qu’il voit de très haut. Il a regardé de sa sainte hauteur, dit le Ps 100, 20 ;

b) qu’il est sublime dans son pouvoir, selon cette parole (Ps. 102, 19) : Le Seigneur a disposé son trône dans les cieux ;

c) qu’il est stable dans son éternité, selon ces autres paroles (Ps. 101, 13 et 28) : Seigneur, vous demeurez éternellement et vos années n’ont pas de fin. C’est pourquoi il est dit du Christ (Ps. 88, 30) : Son trône est comme le jour du ciel, c’est-à-dire sans fin, comme la durée de ce qui est céleste. Et le Philosophe vient confirmer de son autorité la justesse de cette comparaison, lorsqu’il remarque dans son traité « Du ciel » : « C’est à cause de son incorruptibilité que le ciel a été regardé par tous comme étant la demeure des purs esprits ».

Ces paroles, adressées à notre Père : Qui êtes dans les cieux nous donnent, au moment de la prière, un triple motif de confiance, confiance qui repose :

sur sa puissance,

sur l’amitié de ce Dieu, que nous invoquons et

sur la convenance de notre demande.

a) La puissance du Père que nous implorons nous est suggérée par l’expression : Qui êtes dans les cieux, si, par les cieux, nous entendons les cieux matériels et visibles. Sans doute Dieu n’est pas renfermé dans ces cieux matériels ; il le dit en Jérémie (23, 24) : Je remplis le ciel et la terre. On dit toutefois : « il est dans les cieux », pour insinuer et la vertu de sa puissance et la sublimité de sa nature.

Contre ceux qui affirment : tout arrive nécessairement par l’influence des corps célestes, si bien qu’il est inutile de demander quoi que ce soit à Dieu par la prière, – quelle sottise ! – nous disons à Dieu : « qui êtes dans les cieux » et vous y êtes, par la vertu de votre puissance, comme le Maître de ces mêmes cieux et des étoiles, suivant cette parole (Ps. 102, 19) Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel.

C’est également contre ceux qui dans leurs prières se construisent et se composent des images corporelles de Dieu et à leur intention, que nous disons : Qui êtes dans les cieux. De la sorte, ‘par ce qu’il y a de plus élevé dans les choses sensibles, nous leur montrons la sublimité de Dieu, surpassant tellement toutes choses, y compris le désir et l’intelligence des hommes, que tout ce que l’on peut penser et désirer est inférieur à Dieu. C’est pourquoi il est dit dans Job (32, 26) : Dieu est grand et dépasse notre science, et le Psalmiste écrit (Ps. 112, 4) : Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations, et Isaïe déclare (40, 18) : A qui avez-vous égalé Dieu ?

b) Plusieurs ont prétendu que Dieu, à cause de son élévation, ne prend pas soin des choses humaines. Il faut au contraire penser qu’il est proche de nous, bien plus, qu’il est présent intimement en nous. Cette familiarité de Dieu avec l’homme nous est signifiée par ces paroles de l’Oraison dominicale : vous, qui êtes dans.les cieux, à condition de l’entendre ainsi : vous, qui êtes dans les saints. Les saints en effet sont des cieux, d’après cette parole du Psaume 18 (Vers. 2) : Les cieux racontent la gloire de Dieu. Il est dit aussi en Jérémie (14, 9) : Vous êtes en nous, Seigneur.

Cette intimité de Dieu avec les hommes nous inspire deux motifs de confiance quand nous prions le Seigneur.

Le premier s’appuie sur cette proximité divine, que le Psalmiste montre par ces paroles (Ps. 144, 18) : Le Seigneur est proche de ceux qui l’invoquent. C’est pourquoi le Seigneur nous donne cet avertissement (Mt 6, 6) : Pour vous, quand vous priez, entrez dans votre chambre, c’est-à-dire, dans l’intérieur de voire cœur.

Le deuxième motif de confiance repose sur le patronage des saints, par l’intercession desquels nous pouvons obtenir ce que nous demandons. Job (5, 1) dit en effet : adressez-vous à quelqu’un des saints, et saint Jacques (5, 16) : Priez les uns pour les autres, afin d’être sauvés.

c) Si, en disant au Père céleste : vous, qui êtes dans les cieux, nous pensons que les cieux désignent les biens spirituels et éternels, objet de la béatitude, alors notre désir des choses célestes s’enflamme. Notre désir doit en effet tendre là où est notre Père, car là aussi est notre héritage. Saint Paul dit aux fidèles :

Cherchez les biens d’en haut (Col 3, 1) et saint Pierre (1 P. 1, 4) nous parle de cet héritage incorruptible qui nous est réservé dans les cieux.

La pensée que le Père est notre Bien spirituel éternel, l’objet de notre béatitude, nous invite avec force à mener une vie céleste, afin que nous lui devenions conformes. Tel est le céleste, tels aussi seront les célestes, déclare en effet l’Apôtre (l Co 15, 48).

Ces deux choses, – le désir de la béatitude du ciel, et une vie céleste, – nous disposent incontestablement à bien prier le Seigneur et à lui adresser une oraison digne de sa Majesté.

Première demande: QUE VOTRE NOM SOIT SANCTIFIÉ (commentaire par Aldobrandini de Toscanelle)

Telle est la première demande. Elle nous fait prier le Père céleste que son nom soit en nous manifesté et par nous proclamé.

Or le nom de Dieu est, tout d’abord, admirable, parce qu’en toutes créatures il opère des œuvres merveilleuses. C’est pourquoi le Seigneur déclare dans l’Évangile (Mc 16, 17) : En mon nom, ils expulseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera aucun mal.

En second lieu, le nom de Dieu est aimable. Il n’est sous le ciel, dit saint Pierre (Ac 4, 12), aucun autre nom, parmi ceux qui ont été donnés aux hommes, qui puisse nous sauver. Or, tous se doivent d’aimer le salut ; et saint Ignace nous offre un exemple de cet amour. Il aima si ardemment le nom du Christ que, l’empereur Trajan l’ayant sommé de renier ce nom, il répondit : « Vous ne pourrez pas l’ôter de ma bouche ». Le tyran le menaça alors de lui trancher la tête et de retirer de la sorte le Christ de ses lèvres. « Si vous l’enlevez de ma bouche, réplique le bienheureux, vous ne pourrez jamais l’arracher de mon cœur ; j’ai en effet son nom gravé sur mon cœur ; c’est pourquoi je ne puis pas cesser de l’invoquer ». Trajan entendit ces paroles et, désireux d’en vérifier l’exactitude, il fit trancher la tête du serviteur de Dieu, puis il ordonna d’extraire son cœur et sur ce cœur on trouva le nom du Christ gravé en lettres d’or. Le Saint, en effet, avait placé ce nom sur son cœur, comme un sceau.

En troisième lieu, le nom de Dieu est vénérable. L’Apôtre affirme en effet (Ph 2, 10) : Qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers : au ciel, dans le monde des Anges et des Bienheureux, sur la terre, chez les hommes vivant ici-bas, soit qu’ils désirent acquérir la gloire céleste, soit qu’ils craignent un châtiment et veuillent l’éviter, et dans les enfers, dans le monde des damnés, qui, eux, se prosternent avec effroi devant Jésus-Christ.

En quatrième lieu, le nom de Dieu est inexprimable, en ce sens qu’aucune langue n’est capable d’en exprimer toute la richesse.

On tente cependant de le faire à l’aide des créatures. Ainsi donne-t-on à Dieu le nom de rocher, en raison de sa fermeté. Et notons que si le Seigneur donna à Simon, futur fondement de l’Église, le nom de Pierre (Mc 3, 16), c’est précisément parce que sa foi en la divinité de Jésus (cf. Mt 16, 18) devait le faire participer à sa divine fermeté.

On désigne Dieu par le nom de feu, en raison de sa vertu purificatrice ; de même en effet que le feu purifie les métaux, Dieu purifie le cœur des pécheurs. C’est pourquoi il est dit dans le Deutéronome (4, 24) : Votre Dieu est un feu consumant.

On appelle encore Dieu : lumière, à cause de la faculté qu’il possède d’illuminer ; comme la lumière en effet éclaire les ténèbres, ainsi Dieu illumine les ténèbres de l’esprit. Aussi le Psalmiste dans sa prière dit au Seigneur (Ps. 17, 29) : Mon Dieu, illuminez mes ténèbres.

Nous demandons donc que ce nom de Dieu soit manifesté, qu’il soit connu et tenu pour saint.

Le mot Saint a trois significations.

Saint, d’abord, veut dire ferme, solide, inébranlable. Ainsi tous les Bienheureux qui habitent le ciel sont appelés saints, parce qu’ils sont, par la félicité éternelle, rendus inébranlables. En ce sens, il n’y a pas en ce monde de saints ; les hommes en effet y sont continuellement mobiles. « Seigneur, disait saint Augustin, je me suis éloigné de vous et j’ai beaucoup erré ; je me suis éloigné de votre stabilité ».

Saint, en deuxième lieu, signifie ce qui n’est pas terrestre. C’est pourquoi les saints, qui vivent dans le ciel, n’ont aucune affection pour les choses terrestres. Je ne vois en tout qu’immondices, disait saint Paul (Ph 3, 8), afin de gagner le Christ.

Par le mot terre, on désigne les pécheurs. Premièrement, parce que la terre fait germer. Si on ne la cultive pas, des épines et des chardons, comme il est écrit dans la Genèse (3, 18) ; il en va de même de l’âme du pécheur ; si elle n’est pas cultivée par la grâce, elle ne produit que les chardons et les épines des péchés.

En second lieu, la terre désigne les pécheurs à cause de son obscurité naturelle et de son opacité, symbole de l’âme ténébreuse et opaque des pécheurs. Il est dit en effet dans la Genèse (1, 2) : Les ténèbres couvraient la face de l’abîme.

En troisième lieu, la terre est l’image des pécheurs, parce que, si elle n’est pas agglutinée par de l’eau, elle se divise et se désagrège, elle se pulvérise et devient sèche ; car le Seigneur a établi la terre sur les eaux, d’après les paroles du Psalmiste (Ps. 135, 6) : Dieu a affermi la terre sur l’eau. Ainsi l’humidité de l’eau remédie à l’aridité et à la sécheresse de la terre. De même le pécheur, privé de la grâce, n’a plus qu’une âme sèche et aride, ainsi que le constatait l’auteur du Psaume 142 (Vers. 6) : Mon âme, dit-il, est une terre sans eau.

Enfin, troisièmement, saint signifie « teint de sang ». Aussi les saints qui sont dans le ciel sont appelés saints, parce qu’ils sont teints de sang, suivant ces paroles de l’Apocalypse (7, 14) : Ceux-là qui sont revêtus de robes blanches sont ceux qui viennent de la grande tribulation et qui ont lavé leurs vêtements dans le sang de [‘Agneau. De ces bienheureux il est dit également (Ap. 1, 5) : Jésus, qui nous a aimés, nous a lavés de nos péchés par son sang.

Deuxième demande: QUE VOTRE RÈGNE ARRIVE (Reprise du commentaire de saint Thomas d’Aquin).

Comme il a été dit, l’Esprit-Saint nous fait droitement aimer, désirer et demander ce qu’il convient d’aimer, de désirer, de demander (n° 3).

Cet Esprit produit en nous d’abord la crainte, qui nous porte à rechercher la sanctification du nom de Dieu.

Il nous accorde ensuite un autre don : le don de piété. La piété est proprement une affection tendre et dévouée pour un père et aussi pour tout homme plongé dans la misère.

Comme Dieu est bien notre Père, nous devons donc non seulement le vénérer et le craindre, mais aussi nourrir pour lui une affection tendre et délicate. C’est cette affection qui nous fait demander l’avènement du règne de Dieu. La grâce de Dieu est apparue…, déclare saint Paul (Tt 11, 11-13), nous enseignant à vivre avec modération, justice et piété dans le temps présent, dans l’attente de la bienheureuse espérance et de l’apparition glorieuse de notre grand Dieu.

Mais on pourrait se poser la question : Le règne de Dieu a toujours existé, pourquoi donc demandons-nous son avènement ?

Il faut répondre : cette demande : Que votre règne arrive peut s’entendre de trois manières. a) En premier lieu, le règne de Dieu, sous sa forme achevée, suppose la parfaite soumission de toutes choses à Dieu.

Il arrive parfois qu’un roi ne possède que le droit de régner et de commander ; et cependant il ne semble pas encore être roi effectivement, parce que ses sujets ne lui sont pas encore soumis. Il n’apparaîtra vraiment roi et seigneur, que le jour où les sujets de son royaume lui obéiront.

Sans aucun doute Dieu, par lui-même et par tout ce qu’il est, est Maître de l’univers ; et le Christ, du fait qu’il est Dieu, et même en tant qu’homme, tient de Dieu d’être, lui aussi, le Seigneur de toutes choses. L’Ancien des jours, est-il dit dans Daniel (7, 14), lui a donné la puissance, l’honneur et la royauté. Il faut donc que tout lui soit soumis. Mais il n’en est pas encore ainsi ; cela se réalisera à la fin du monde. Il est écrit en effet (l Co 15, 25) : Il faut qu’il déploie son règne, jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds. Voilà pourquoi nous demandons et nous disons : Que votre règne arrive.

Et ce faisant, nous demandons trois choses, à savoir :

Que les justes se convertissent,

Que les pécheurs soient punis et

Que la mort soit détruite.

Les hommes sont soumis au Christ de deux manières. Ils le sont, ou bien volontairement, ou bien contre leur gré. La volonté de Dieu possède en effet une efficacité telle, qu’elle ne peut pas ne pas s’accomplir totalement. Et puisque Dieu veut que toutes choses soient soumises au Christ, il faudra nécessairement, ou que l’homme accomplisse la volonté de Dieu, en se soumettant à ses commandements – ce que font les justes – ou que Dieu réalise sa volonté sur tous ceux qui lui désobéissent, c’est-à-dire sur les pécheurs et sur ses ennemis, en les punissant. Et cela aura lieu à la fin du monde, quand il placera tous ses ennemis sous ses pieds (cf. Ps. 109, 1). Et c’est pourquoi il est donné aux saints de demander à Dieu la venue de son règne, c’est-à-dire leur totale soumission à sa royauté. Mais pour les pécheurs, la demande de la venue du règne de Dieu est propre à faire frémir, puisque c’est la demande de leur soumission aux supplices, requis par le vouloir divin. Malheur à ceux (des pécheurs) qui désirent le jour du Seigneur, dit Amos (5, 18).

L’arrivée du règne de Dieu, à la fin des temps, sera aussi la destruction de la mort. Le Christ en effet est la vie ; aussi la mort – qui est contraire à la vie – ne peut exister dans son royaume, conformément à cette parole (1 Co 15, 26) : La mort, son ennemie, sera détruite en dernier lieu, c’est-à-dire, lors de la résurrection, lorsque, suivant la parole de saint Paul (Ph 3, 21), le Sauveur transformera notre corps de misère pour le rendre semblable à son corps de gloire.

b) En second lieu, le règne des cieux désigne la gloire du paradis.

Il n’y a là rien d’étonnant ; car règne ne signifie rien d’autre que gouvernement. Un gouvernement atteint son plus haut point d’excellence, lorsque rien ne vient plus faire obstacle à la volonté de celui qui gouverne.

Or la volonté de Dieu est le salut des hommes, car Dieu veut les sauver tous (cf. 1 Tm 2, 4). Cette volonté divine s’accomplira surtout dans le paradis, où il n’y aura rien de contraire au salut des hommes ; car, dit le Seigneur (Mt 13, 41), les Anges mettront hors de son royaume tous les scandales. Dans ce monde, au contraire, abondent les obstacles au salut des hommes.

Quand donc nous demandons à Dieu : Que votre règne arrive, nous le prions de nous faire triompher de ces obstacles pour nous donner part à son royaume céleste et à la gloire du paradis.

Trois motifs rendent ce royaume extrêmement désirable.

Le premier est la souveraine justice qui y règne. Parlant du peuple qui habite ce royaume, le Seigneur déclare en Isaïe (60, 21) qu’il ne sera composé que de justes. Ici-bas les méchants sont mélangés aux bons, mais là-haut il n’y aura aucun méchant et aucun pécheur.

Le deuxième motif qui rend ce royaume désirable, est la très parfaite liberté (lui y est le partage de tous les élus.

Ici-bas tous désirent la liberté sans la posséder pleinement ; mais au ciel on jouit d’une liberté pleine et entière, sans la plus petite servitude. La création elle-même, dit saint Paul (Rm. 8, 21), sera (alors) affranchie de l’esclavage de la corruption, pour connaître la glorieuse liberté des enfants de Dieu.

Et non seulement tous les élus possèderont la liberté, mais ils seront rois, selon cette parole de l’Apocalypse (5, 10), adressée à Jésus : De ceux que vous avez rachetés, vous avez fait pour notre Dieu un royaume et des prêtres, et ils règneront sur la terre.

Ils seront tous rois, parce qu’ils auront, avec Dieu, une seule volonté ; Dieu voudra tout ce que les saints voudront et les saints voudront tout ce que Dieu aura voulu. Ils règneront donc tous, parce que la volonté de tous se fera, et Dieu sera leur couronne à tous, selon cette parole d’Isaïe (28, 5) : En ce jour le Seigneur des armées sera pour le reste de son peuple une couronne de gloire et un diadème de joie.

En troisième lieu, le royaume des cieux est on ne peut plus désirable, à cause de la merveilleuse abondance de ses biens. L’œil n’a pas vu, dit Isaïe au Seigneur (64, 4), hormis vous seul, ce que vous avez préparé à ceux qui vous attendent. Dieu, dit de son côté le Psalmiste (Ps. 102, 5), vous comblera de biens selon votre désir.

Et il faut remarquer ceci : L’homme trouvera « en Dieu seul » tout, beaucoup plus excellemment et plus parfaitement que tout ce qu’il cherche « en ce monde ».

Si vous cherchez la délectation, vous trouverez, en Dieu, la délectation suprême. Si vous cherchez les richesses, en Dieu, vous trouverez surabondamment tout ce dont vous aurez besoin et tout ce qui est la raison d’être des richesses. Et il en est de même pour les autres biens. « L’âme, qui commet cette fornication de s’éloigner de vous pour rechercher hors de vous des biens, ne trouve ces biens dans toute leur pureté et limpidité, que si elle revient à vous », reconnaissait saint Augustin dans ses Confessions.

c) Le troisième motif de demander à Dieu la venue de son règne, c’est que parfois le péché règne et triomphe en ce monde. Contre cette calamité, saint Paul s’élevait. Que le péché, disait-il aux Romains (6, 12), ne règne pas dans votre cœur. Ce malheur arrive, lorsque l’homme est ainsi disposé qu’il suit aussitôt sans résistance et jusqu’au bout son inclination au péché. Dieu doit régner dans notre cœur et il y règne effectivement lorsque nous sommes prêts à lui obéir et à observer tous ses commandements. Quand donc nous demandons la venue du règne de Dieu, nous demandons que ne règne plus en nous le péché, mais Dieu seul et pour toujours.

Par cette demande de la venue du règne de Dieu, nous parviendrons à la béatitude proclamée par le Seigneur (Mt 5, 4) : Bienheureux.les doux. En effet, d’après la première explication du « Que votre règne arrive » (n° 35 a), l’homme, du fait qu’il désire voir Dieu reconnu Maître souverain de tout, ne se venge pas de l’Injure subie, mais réserve ce soin à Dieu ; car, en se vengeant, il rechercherait son triomphe personnel et non la venue du règne de Dieu. D’après la deuxième explication (n° 37), si vous attendez ce règne de Dieu, c’est-à-dire la gloire du paradis, vous ne devez pas, perdant les biens de ce monde, vous laisser aller à l’inquiétude.

De même, si dans la ligne de la troisième explication (n° 41), vous demandez que règnent en vous Dieu et son Christ, comme Jésus fut très doux, ainsi qu’il le dit lui-même (Mt 11, 29), vous devez, vous aussi, être doux et imiter les Hébreux dont saint Paul a dit (He 10, 34) : Ils acceptèrent joyeusement d’être dépouillés de leurs biens.

A suivre………

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