DES CONVERSIONS MAIS À L’ÉGLISE CONCILIAIRE

Ulf Ekman, 65 ans, fut un des pasteurs évangéliques les plus connus de Suède. De la megachurch à l’Église catholique (Le Cerf) est le récit de sa conversion à la foi catholique. Entretien.

Repères :
1950 : naissance à Göteborg.

1979 : ordonné pasteur dans l’Église de Suède.

1983 : fonde sa propre communauté, Livets Ord.

2014 : annonce sa conversion à la foi catholique.

Comment devient-on le pasteur suédois le plus connu ?

Je suis né à Göteborg, dans un milieu ouvrier. De ma rencontre avec le Christ à 19 ans, est né mon désir d’être pasteur luthérien dans l’Église de Suède, qui était l’Église d’État. Quatre ans après mon ordination, je suis parti fonder Livets Ord [«Parole de vie», en suédois], qui est devenue l’Église mère d’un immense réseau de communautés évangéliques en Scandinavie, en ex-URSS et en Asie, forte de 250 000 membres.

Pourquoi avoir quitté l’Église luthérienne de Suède ?

J’avais un problème avec la théologie libérale, qui relativise les Écritures, et qui est dominante en son sein. Au nom du libéralisme, l’Église de Suède a fini par accepter le mariage homosexuel, en 2009.

Il faut prendre du recul pour comprendre ces dérives. Très tôt, le Parti social-démocrate [qui a dominé la vie politique suédoise des années 1920 jusqu’en 2006, Ndlr] a compris qu’il pouvait se servir de l’Église d’État comme outil de la déchristianisation. Comme le clergé était lié au pouvoir politique, cela a donné des résultats catastrophiques.

Comment avez-vous pu avoir une telle notoriété dans une société aussi déchristianisée que la Suède ?

La Suède est en effet un pays très sécularisé. Dans les années 1960, les Soviétiques y envoyaient des observateurs pour étudier cet athéisme de masse qu’ils n’arrivaient pas à imposer chez eux ! Livets Ord a été la première communauté chrétienne à dire non. Nous nous sommes battus contre l’avortement, et pour avoir le droit de créer des écoles privées. Il fallait résister au lavage de cerveau par l’idéologie officielle.

Notre combat a suscité une nouvelle génération de chrétiens investis en politique, qui sont aujourd’hui au Parlement suédois. Il fallait dépasser l’attitude courante chez les évangéliques de se désintéresser du monde extérieur. En relisant l’Histoire, je me suis rendu compte que l’Église catholique, au contraire, est souvent du côté de ceux qui luttent pour la liberté.

Comment vous êtes-vous tourné vers l’Église catholique ?

Dans les années 1990, notre Église implantait de nombreuses communautés en ex-URSS. En tant que pasteur, qui dirigeait ce réseau, j’étais confronté à des problèmes d’ecclésiologie. Je me demandais si mon autorité était légitime, et si elle était authentique. Jésus n’a pas seulement donné l’Évangile, mais aussi des structures, et des Apôtres pour les diriger. Je m’interrogeais : où est l’Église fondée par le Christ ? Cela m’a poursuivi pendant plus de quinze ans, et m’a conduit vers le catholicisme.

 

La foi catholique n’est pas seulement composée de structures, mais aussi de doctrines. Comment les avez-vous acceptées ?

Je suis devenu catholique parce que j’ai d’abord fait une expérience spirituelle. À la fin des années 1990, alors que je me trouvais à Hawaï, je suis entré « par erreur » dans une chapelle catholique où se tenait l’adoration eucharistique. Je me suis assis. J’ai ressenti que le Christ était réellement présent. Cette impression ne m’a jamais quitté. J’ai ensuite éprouvé le besoin, comme pasteur, de réhabiliter la liturgie et les sacrements au sein de mon Église. J’ai écrit un livre en 2006, Prends et mange, pour défendre la croyance en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Je découvrais que nous sommes des êtres sacramentels. Qu’il y a un besoin fondamental de rite en nous. Je me battais entre mon attirance vers le catholicisme et mon désir de rester protestant. Mes dernières résistances ont été vaincues lorsque j’ai assisté, en 2013, à un rassemblement catholique charismatique en Pologne. Je voyais que l’on pouvait prier «comme» chez les évangéliques, dans une grande liberté, et dans le respect de la tradition historique de l’Église.

Que répondez-vous aux protestants qui reprochent aux catholiques de professer des dogmes qui n’ont pas d’origine biblique ?

Le catholicisme confesse non la Sola Scriptura [« l’Écriture seule », principe fondateur de la Réforme, Ndlr], mais bien la primauté de l’Écriture. Il s’abreuve tous les jours à cette source par la liturgie. Les protestants sont dans une lecture logique de la Bible : on n’y trouve pas les dogmes mariaux explicitement écrits, et ils pensent donc qu’ils sont inventés. Pourtant, la Trinité n’apparaît pas non plus sous ce nom, et ils y croient ! Pour les catholiques, la parole de Dieu s’inscrit dans la tradition de l’Église.

Louis Bouyer, pasteur français devenu prêtre catholique, a écrit en 1955 que le protestantisme restait prisonnier de deux extrêmes : le libéralisme théologique, et le fondamentalisme évangélique. Qu’en pensez-vous ?

C’est bien résumé. Le libéralisme conduit à l’affadissement du christianisme. L’évangélisme, quant à lui, rappelle ce qui est vital pour notre foi : la rencontre personnelle avec Jésus, l’importance des Écritures, et l’élan missionnaire. Mais cela ne peut pas rester individuel, hors des structures. Ce serait du gnosticisme. Ce refus de s’insérer dans une Église structurée et historique explique la fragmentation du monde protestant.

Comment a réagi votre entourage à votre conversion ?

Ma femme Brigitta m’a accompagné dans ma démarche. Lorsque notre décision a été prise, début 2014, nous avons prévenu l’équipe dirigeante de Livets Ord. J’avais préparé ma succession comme pasteur principal de l’Église, car je ne voulais pas décapiter ma communauté. La majorité des paroissiens a accepté notre décision. Mais une minorité m’a perçu comme un « traître ».

Quelles réactions avez-vous suscité en Suède ?

Ce fut une explosion nucléaire ! Ma conversion s’est retrouvée en une de tous les journaux. Le monde évangélique, qui me voyait comme une célébrité, était bouleversé. Pourtant, ceux qui me connaissaient voyaient bien que je n’avais pas renié ma foi en Jésus Christ, qu’elle était devenue plus profonde.

En Suède, les catholiques sont très minoritaires, et perçus comme une communauté d’immigrés. Comment envisagez-vous l’avenir ?

La nomination d’Anders Arborelius, comme évêque catholique de Stockholm en 1999, a fait évoluer les mentalités. Pour la première fois depuis la Réforme, le catholicisme a de nouveau un visage suédois, national, d’un converti du protestantisme lui aussi. De plus, en acceptant le mariage homosexuel dix ans plus tard, l’Église de Suède a achevé de choquer de nombreux luthériens sincères. Je suis convaincu que le catholicisme, la religion de nos ancêtres, va revenir en Suède. Je vais œuvrer tout le reste de ma vie pour le voir.

Qu’attendez-vous de la visite du pape François à Lund, en octobre prochain, à l’invitation de l’Église de Suède ?

Les libéraux luthériens qui s’imaginent que François est leur allié progressiste vont être très surpris. Ils n’ont pas idée de qui ils invitent ! Pour moi, cette visite est très symbolique : en 1989, j’avais manifesté contre la venue de Jean-Paul II en Suède, pour défendre notre identité protestante. Cette année, je suis dans la foule qui va accueillir le pape ! Dieu fait toutes choses nouvelles.

Le choix de l’unité

Clarté et simplicité. Ce sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir lu le témoignage d’Ulf Ekman. Il revient avec son compatriote Henrik Lindell, journaliste à La Vie, sur ses années de ministère, et sur les raisons qui l’ont poussé à frapper à la porte de l’Église catholique. Né dans un milieu populaire et tenté par le marxisme, Ulf Ekman est saisi par la présence divine. D’abord pasteur luthérien, il fonde une communauté évangélique à Uppsala, qui deviendra la principale megachurch [méga-Église] de Scandinavie, avec plus de trois mille membres chaque dimanche. Ekman implante d’autres communautés hors de Suède, et devient une figure du protestantisme évangélique. En cherchant à promouvoir l’unité des chrétiens, il se rapproche peu à peu du catholicisme.

Prédicateur jusqu’au bout, il annonce lui-même en chaire sa conversion devant ses paroissiens, le 9 mars 2014.

Le livre fera connaître au lecteur les subtilités du monde protestant, ainsi que le paysage religieux suédois. L’ouvrage intervient en effet dans un contexte de nombreuses conversions au catholicisme en Suède, alors que l’Église luthérienne, qui exerçait un monopole dans le pays, est en déclin. Une telle situation historique rappelle l’Angleterre de la fin du XIXe siècle. À cette époque, de nombreux intellectuels et pasteurs anglicans rejoignent l’Église catholique.

Prédicateur, Ulf Ekman n’est cependant pas un théologien. On aurait aimé trouver davantage d’explications doctrinales de sa conversion. Mais l’intention des auteurs d’écrire un livre pédagogique et facile d’accès est réussie.fc

 

 

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