JEUDI-SAINT

Cène
Saint Bernard SERMON POUR LE JEUDI-SAINT. Sur le baptême, sur le sacrement de l’autel et sur le lavement des pieds.

Voici des jours que, nous devons observer, des jours pleins de piété, et de grâce, pendant lesquels, les hommes, même les plus scélérats, reviennent à des sentiments de pénitence. Telle est la force des mystères qui se célèbrent ces jours-ci, qu’ils sont capables de fendre des cœurs de pierre et d’attendrir des âmes dures comme le fer. D’ailleurs, ne voyons-nous pas aujourd’hui encore, non seulement les corps célestes compatir à la passion de Jésus-Christ, mais la terre même trembler dans ses fondements, les rochers se fendre et les sépulcres s’entr’ouvrir par la confession des péchés des hommes. Mais il en est des aliments de l’âme comme de ceux du corps, les uns font sentir leur goût et leur saveur dès qu’on les mange; les autres, au contraire, ont besoin d’être broyés. Pour ceux qu’il est facile à l’âme de goûter, il n’est pas besoin de notre ministère pour être préparés, mais quant aux aliments qui dérobent leurs propriétés, ils réclament une étude plus attentive. Et, de même qu’une mère ne donne point une noix entière à son jeune enfant, mais a soin de la casser pour ne lui en donner que les cerneaux; ainsi devrais-je faire pour vous, mes Frères bien-aimés, si je le pouvais, et vous expliquer les secrets de nos mystères, mais je ne le puis. Prions donc, la sagesse qui est notre mère, de nous rompre à vous et à moi-même ces noix qu’a produites la verge sacerdotale d’Aaron, la verge pleine de force que le Seigneur, a fait pousser sur la montagne de Sion. Nous avons bien des mystères à discuter ensemble, mais le peu de temps dont nous disposons ne nous permet pas de les approfondir tous. Peut-être aussi s’en trouve-t-il plusieurs parmi vous dont l’esprit est trop faible pour aborder de tels sujets. Je me contenterai donc de vous dire ce que Dieu lui-même m’inspirera sur les trois sacrements, que ces jours nous rappellent plus particulièrement.

On entend par sacrement un signe ou un secret sacré. Il y a bien des choses qu’on fait pour elles-mêmes, il y en a beaucoup aussi qu’on fait pour en signifier d’autres, celles-ci sont appelées, et sont en effet des signes. Prenons un exemple : Il peut se faire qu’on donne un anneau à quelqu’un uniquement pour lui donner un anneau : un tel don n’a aucune signification, mais si on le donne comme un titre à un héritage, il devient un signe et celui qui le reçoit peut dire alors L’anneau n’a aucune valeur, il est vrai, mais il représente l’héritage que je désirais avoir. De même, lorsque le Seigneur vit que sa passion approchait, il eut soin d’investir ses disciples de sa force, afin que la grâce invisible fût communiquée par un signe sensible. Voilà pourquoi tous les sacrements ont été institués : telle est la communion eucharistique, telle l’ablution des pieds, tel enfin le baptême lui-même, le premier des sacrements, celui dans lequel nous sommes entés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort, et la triple immersion qui se fait de nous alors rappelle les trois jours que nous allons célébrer. Mais de même qu’il y a bien des signes extérieurs qui différent les uns des autres, ainsi, pour ne point sortir de l’exemple que nous avons choisi, y a-t-il plusieurs sortes d’investitures selon les différentes grâces dont nous sommes investis. Ainsi le chanoine est investi par le livre, l’abbé par la crosse, et l’évêque par la crosse et l’anneau; et, de même que dans ces différentes cérémonies, les grâces conférées sont différentes, ainsi les signes de leur collation différent aussi entre eux. Or, de quelle grâce sommes-nous investis par le baptême? Nous sommes lavés de nos péchés. Qui est-ce qui peut rendre pur celui qui est né d’un germe impur, sinon Dieu seul, parce que seul il est pur et exempt de tout péché ? Le sacrement qui produisait jadis cet effet était la circoncision, dont le couteau retranchait, de notre chair, la rouille de la faute originelle qui s’était étendue de nos premiers parents jusqu’à nous, mais quand vint le Seigneur, l’agneau plein de douceur et de bonté, dont le joug aussi est doux et le fardeau léger, il se produisit un changement en bien, et la rouille invétérée du péché se fondit dans l’eau et l’onction du Saint-Esprit, la cruauté du remède disparut.

Mais peut-être me dira-t-on et me demandera-t-on pourquoi, si le baptême efface en nous le péché que nous tenons de nos premiers parents, il reste encore dans nos âmes, un foyer de cupidité, comme un levain puissant de péché, car nul ne saurait révoquer en doute que cette dure loi du péché ne soit passée de nos premiers parents jusqu’à nous, puisque nous devons tous la vie à une volonté pécheresse, d’où vient que notre volonté à nous est elle-même corrompue et comme remplie d’ulcères, et que, même malgré nous, nous ressentons les attraits de la concupiscence et les mouvements désordonnés qu’éprouvent les bêtes elles-mêmes. Je vous l’ai dit bien souvent, mes frères, et il ne faut point le perdre de vue, c’est parce que nous sommes tous tombés en Adam; oui, nous sommes tombés, dis-je, mais sur un tas de pierres et dans la boue : voilà pourquoi non seulement nous sommes souillés, mais encore blessés et rompus. Nous laver est l’affaire d’un instant, mais il faut une longue suite de soins pour nous guérir de nos blessures. Or, nous sommes lavés dans le baptême où l’acte de notre damnation se trouve effacé; de plus nous recevons dans ce sacrement la grâce de n’avoir même plus rien à craindre de la concupiscence, si nous ne voulons point céder à ses attraits, et nous sommes pour ainsi dire débarrassés du pus infect de nos anciens ulcères, en même temps qu’est effacée notre condamnation, cette réponse de mort qui en découlait auparavant. Mais qui est-ce qui pourra refréner des mouvements si impétueux? Qui est-ce qui pourra supporter les démangeaisons dévorantes de cet antique ulcère? Ne désespérez point de le pouvoir, car nous avons pour cela aussi, une grâce qui nous aide et nous rend parfaitement sûrs du succès : c’est le sacrement où nous recevons le corps et le sang précieux de Notre-Seigneur. Ce sacrement produit deux effets en nous : en premier lieu il affaiblit la concupiscence dans les petites, choses, et, dans les grandes, il nous empêche d’y consentir. Si donc, il y en a parmi vous qui ressentent moins souvent et moins fort les mouvements de la colère, de l’envie, de la luxure et des autres passions pareilles à celles-là, qu’ils en rendent grâces au corps et au sang de Notre-Seigneur, car c’est un effet de la vertu de ce sacrement dans son âme, et qu’il se réjouisse en voyant que son dangereux ulcère approche de sa guérison complète.

Mais d’où vient que tant que nous sommes dans ce corps de péché et que nous vivons dans ces temps mauvais, nous ne puissions être sans péché? Faut-il donc désespérer de nous? Non, non, écoutez saint Jean vous dire : «Si nous prétendons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous. Mais si nous confessons nos péchés, Dieu est juste et fidèle, il nom les remettra et nous purifiera de toute iniquité (I Jn. 1, 8-9). » En effet, pour que nous ne doutions point de la rémission de nos fautes quotidiennes, nous avons le sacrement du lavement des pieds. Vous voulez savoir où j’ai appris que c’est là un sacrement pour la rémission des péchés? C’est de la bouche même du Seigneur, quand il dit à Pierre: « Vous ne savez pas maintenant pourquoi je fais ce que je fais, mais vous le saurez plus tard (Jn. XIII, 7). » Il ne parla point de sacrement, il se contenta de dire : « Je vous ai donné l’exemple, pour que vous fassiez à vos frères, ce que vous m’avez vu faire à vous-mêmes (Ibid. 15). » Il avait pourtant bien des choses à leur dire, mais ils ne pouvaient point encore les porter en ce moment-là. Voilà pourquoi, tout en ne voulant point les laisser tout à fait dans l’incertitude et le doute, il ne leur dit pourtant point ce qu’ils n’étaient pas encore en état d’entendre. Mais voulez-vous vous convaincre qu’il n’était pas seulement question là d’un simple exemple, mais bien d’un sacrement? Ecoutez ce que Jésus dit à Pierre : « Si je ne vous lave point, vous n’aurez point de part avec moi (Ibid. 8). » Il y a donc, caché sous cette ablution, quelque chose de nécessaire au salut, puisque, sans elle, Pierre lui-même ne saurait prétendre, avoir part au royaume de Jésus-Christ et de Dieu. Aussi, voyez si saint Pierre ne fut point effrayé à cette terrible menace, s’il n’a pas reconnu aussitôt qu’il y avait là un mystère de salut, car il s’est écrié à l’instant même : « Seigneur, lavez-moi, non-seulement les pieds, mais les mains aussi et la tête (Ibid. 9). » Mais qui nous dit que cette ablution des pieds a pour but de nous laver des fautes non mortelles dont il est impossible que nous soyons complètement exempts en cette vie? Nous le voyons à la réponse même que fit le Seigneur à Pierre, quand il lui présentait ses mains et sa tête à laver aussi, en effet, il lui dit : « celui qui sort du bain n’a besoin que de se laver les pieds (Ibid. 1,0).» Effectivement, celui qui n’a plus de péchés mortels, est comme s’il sortait, du bain, sa tête, c’est-à-dire ses intentions, et ses mains, c’est-à-dire ses oeuvres, et sa vie tout entière, sont pures, mais ses pieds, qui sont les affections de l’âme, tant que nous marchons sur la poussière de cette vie, ne peuvent pas être complètement exempts de toute souillure; il est impossible que l’esprit ne se laisse pas quelquefois aller au moins à de fugitifs sentiments de vanité, de sensualité ou de curiosité, un peu plus qu’il ne faut; car, « nous faisons tous beaucoup de fautes (Jc. III, 2). »

Toutefois, que nul de nous ne méprise, ne regarde comme peu de chose ces sortes de fautes, car il est impossible d’être sauvé avec ces péchés-là, impossible même de les effacer, sinon par Jésus-Christ et en vertu de ses mérites. Non, je le répète, que nul, parmi, nous, ne s’endorme dans une fâcheuse sécurité, et ne se laisse aller à des paroles de malice, en cherchant à s’excuser de ces sortes de fautes (Ps. CXL, 4); car, comme il a été dit à saint Pierre par le Sauveur en personne, s’il ne les lave lui-même, nous n’aurons point de part avec lui. Toutefois, il ne faut pas non plus que nous nous en préoccupions à l’excès, car il nous est facile d’en obtenir le pardon de Dieu, qui ne demande pas mieux que de nous l’accorder, il suffit pour cela que nous les reconnaissions. Dans ces sortes de fautes qui sont à peu près inévitables, si la négligence à la prévenir est coupable, la crainte excessive d’y tomber est un mal. Aussi, dans la prière qu’il nous a enseignée, a-t-il voulu que nous priions tous les jours pour obtenir le pardon de ces fautes quotidiennes (Lc. XI, 4). En parlant de la concupiscence, nous avons dit que si le Sauveur nous a arrachés à la damnation, attendu que, selon l’Apôtre, « il n’y a plus maintenant de damnation à craindre pour ceux qui sont en Jésus-Christ (Rm. VIII, 1), » cependant il l’a laissée vivre dans nos cœurs pour nous humilier, nous affliger, nous apprendre tout ce que nous procure la grâce, et nous forcer à recourir à lui. Il en est de même de ces fautes légères, s’il n’a pas voulu, par un secret dessein de sa bonté, nous en délivrer entièrement, c’est afin de nous apprendre que, si nous sommes incapables, par nos propres forces, de nous soustraire entièrement même à ces petits péchés, à plus forte raison ne saurions-nous de nous-mêmes éviter ceux qui sont plus grands, et qu’ainsi nous craignions constamment de perdre sa grâce, en voyant qu’elle nous est si nécessaire, et nous nous tenions sans cesse sur nos gardes contre un pareil malheur.

 

 

 

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