Pie VI et les « valeurs » de la République

« …Le vieux Pape ne se dissimule pas que les jours de son règne sont comptés. Après avoir eu tant de paroles d’encouragement et de persévérance à prodiguer à l’Épiscopat et au Clergé français, après les avoir soutenus dans ce combat de quatre années, couronné par le martyrç ou par l’exil, Pie VI ne croit pas sa tâche encore terminée. D’une voix rendue plus éclatante par l’approche des dangers, il a exalté ceux qui meurent en confessant leur foi; il veut veiller, comme une mère attentive, aux besoins de tous les proscrits. Évêques, prêtres, nobles et peuple, errent à travers l’Europe sans pain et sans vêtements. Les revenus du patrimoine de saint Pierre sont bien affaiblis. Pie VI s’impose tous les sacrifices personnels les plus rigoureux pour subvenir à tant de glorieuses misères. Il a offert une royale hospitalité à Mesdames Adélaïde et Victoire, tantes du roi Louis XVI. A tous les exilés que la piété ou le hasard des événements conduit vers les États de l’Église, le Pontife ouvre ses bras et son cœur; il partage, il donne, il prodigue. Son inépuisable charité rappelle à la terre, étonnée de tant de merveilleux résultats, cet œil vigilant, dont parle le prophète Daniel, et de qui la paupière ne s’appesantit jamais. On dirait que le miracle de la multiplication des pains est devenu la chose la plus ordinaire à Rome, qui ne fut jamais marâtre à personne. Pie VI a consolé, il a secouru dans ses États; il faut que ses consolations et ses secours s’étendent partout ou se trouvent une infortune et un dévouement. Sa main, déjà tremblante, ne cesse d’écrire. Il presse, il conjure les princes et les évêques d’Italie, d’Espagne et d’Allemagne de se coaliser dans de saintes générosités. Il fait passer son âme dans Pâme de tous les fidèles, et, renouvelant l’ère de la primitive Église, il veut que dans la Chrétienté il n’y ait plus qu’un seul cœur et qu’un même esprit.

PieVIAu spectacle de cette bienfaisante sollicitude implorant de tous et de chacun des asiles pour abriter les proscrits, des dons pécuniaires pour les empêcher de mourir de faim, l’Église universelle applaudit en l’imitant. Catherine Il de Russie met à la disposition des émigrés bien au delà de ce que les prières du Pontife semblent demander. L’Angleterre hérétique ouvre au Clergé français un crédit d’hospitalité, qu’elle continuera même à travers les désastres. Depuis le jour où elle s’est séparée de l’unité, l’Angleterre n’a eu avec le Saint-Siège que des rapports hostiles. Pie VI a parlé; l’Angleterre prodigue ses trésors pour honorer une constance religieuse qu’elle n’a pas imitée.

La France révolutionnaire avait peu compté sur une pareille démonstration. Pie VI la provoquait, Pie VI dut en subir le glorieux châtiment. Rome était le point de mire de toutes les ambitions démagogiques ou impies. Arborer le drapeau de l’insurrection sur le Capitole romain et placer le bonnet rouge sur la tête du saint Pierre de bronze assis au milieu de la basilique était le voeu de tous les clubs, le rêve de tous les insensés.

La guerre seule pouvait introniser la religion du néant dans la capitale du monde catholique. On se battait alors sur le Rhin et sur les Pyrénées. La Vendée militaire absorbait et dévorait à elle seule les principales forces de la République. Le Comité de salut public, qui pouvait bien inventer au Moniteur quatorze fabuleuses armées, ne les mettait pas aussi vite sur pied que l’échafaud. Il égorgeait ses ennemis et ses amis; il s’égorgeait lui-même ou il se proscrivait, toujours aux applaudissements du peuple !  Mais la guerre, pour délivrer les nationalités opprimées ou pour anéantir les Rois et les prêtres, n’était alors ni dans ses intentions ni dans ses calculs.

La Révolution a eu beau se composer une armée sans discipline et sans organisation : de cette armée doit nécessairement sortir un chef et un maître. Après avoir décrété la victoire ou la mort, il faut finir, comme les vieux Sarmates, par adorer une épée. Cette idée, insupportable aux démagogues, leur inspira des craintes qu’ils ne confièrent qu’à la guillotine. La République tua ses généraux pour ne pas être étouffée dans leurs embrassements. Lauzun-Biron, Beauharnais, Custine, Dillon, Luckner, vieux gentilshommes; Houchard, Beysser, Westermann, et tant d’autres enfants du peuple furent tour à tour sacrifiés à ses pressentiments ou à ses terreurs. Elle avait peur d’un sabre; elle se doutait qu’elle périrait par le sabre. Ce n’était donc qu’à son corps défendant qu’elle entreprenait la conquête et le pillage des nations étrangères, dont elle proclamait l’affranchissement.

Il ne fut pas donné à la Convention et à son terrible Comité de salut public d’entamer les États pontificaux. À la suite des premières victoires en Italie du général Bonaparte, ordre lui est intimé de s’emparer du patrimoine de saint Pierre. Le général élude cet ordre et il propose un armistice au Pape. Cet armistice laissait le trône pontifical debout, mais il inaugure la spoliation de Rome et de ses musées. On frappe l’Église et l’État d’une énorme contribution de guerre. Cette contribution, intégralement payée, ne suffit pas au Directoire, qui, entre deux orgies, se livre au joyeux passe-temps d’installer dans toutes les églises de Paris le culte de la théophilanthropie, dont un de ses membres, la Révellière-Lepaux, est l’inventeur. Il lui faut le déshonneur du Pontife suprême et l’avilissement du Siège apostolique. On exige donc de Pie VI qu’il annule et rétracte tous ses Brefs relatifs à la Constitution du Clergé.

Cette Constitution n’a duré qu’un discours ; elle ne fait déjà plus partie des lois de la République. Virtuellement abolie, elle n’a servi que de trait d’union pour aller à l’athéisme légal. Le Directoire ne s’embarrasse pas pour si peu de chose; il a la passion du ridicule et l’amour forcené des rapprochements égalitaires. Aussi, par arrêté en date du 8 ventôse an IV, ordonne-t-il en bloc la fermeture d’une maison de jeu, d’un cabaret, de l’église Saint-André, d’un club d’anarchistes et du théâtre de la rue Feydeau. La Constitution civile lui est aussi parfaitement indifférente que la liberté des citoyens et l’honneur du pays; mais la Constitution est une épine sous le chevet du Pape. Il faut que le Pape la sanctionne par une amende honorable, alors même qu’elle n’existe plus. Et le Directoire s’obstine à demander « que le Saint- Siège révoque ses actes depuis 1789, comme ayant été surpris à sa religion par des ennemis communs. »

Le couteau sur la gorge et l’armée républicaine aux frontières du patrimoine apostolique, on priait dérisoirement Pie VI d’offrir à la Révolution ce nouveau gage de paix et d’amour. Les circonstances étaient si difficiles qu’il ne voulut pas céder à un mouvement bien naturel d’indignation. Douze Cardinaux sont appelés et consultés par lui. Léonard Antonelli et Gerdil, deux lumières de l’Église, deux de ces hommes que le désir de la conciliation ne rendra jamais faibles en présence du devoir, établissent avec force les principes immuables de la politique sacrée. La Congrégation des Cardinaux déclare à l’unanimité « que la demande du Directoire est inadmissible, que c’est attaquer l’Église dans ses fondements, et que le Pape doit souffrir le martyre plutôt que de violer les lois de l’Église. »

C’était entrer dans les secrètes aspirations de Pie VI et donner à l’auguste vieillard le conseil qu’il ambitionnait. Le Sacré Collège lui faisait entrevoir un martyre prochain, le Pape répondit simplement : « Qu’on ne change rien à cette résolution, et nous la soutiendrons, dût-elle nous coûter la vie. »

Le Directoire déclara le Pontife entaché de fanatisme. Le Pontife avait parlé, avait agi dans la mesure de son droit et de ses devoirs. Il ne voulait pas se désavouer, il ne le pouvait pas. On prétendit, — comme on prétend toujours sans preuves, — qu’il était entouré d’intrigants et d’esprits factieux; et que dominé par les uns, trompé  par les autres, il n’avait plus la liberté de ses actions. Afin de lui rendre cette liberté, la Révolution fait marcher son armée sur Rome.

. Au début de sa carrière, Bonaparte, qui n’est encore ni quelqu’un ni quelque chose, n’a qu’un vague pressentiment de ses grandeurs futures. Néanmoins, soit principes religieux déposés au fond de son coeur, soit calcul d’une haute portée politique, Bonaparte, à la tête de l’armée républicaine, aime mieux courir à de nobles combats que d’attacher son nom au sac de Rome ou à la ruine de l’Église. Il lui répugne de s’improviser l’exécuteur des vengeances du Directoire et de s’associer aux voeux sacrilèges de l’incrédulité, se flattant de voir enfin le dernier jour du Catholicisme. Opprimer le Pape et se faire le fléau des avocats, est une honte à laquelle Bonaparte désire se soustraire, sans compromettre son commandement.

Le 21, octobre 1796, Bonaparte écrit au Cardinal Mattci : «Sauvez le Pape des plus grands malheurs; songez que, pour détruire sa puissance, je n’ai besoin que de la volonté de le faire. »

Le Cardinal Mattei répond : « Le souverain Pontife, dépositaire ici-bas des maximes dont Jésus-Christ a donné l’exemple à ses fidèles disciples et au monde entier, a toujours cherché les moyens d’entretenir la paix et l’harmonie dans la Chrétienté, et il s’est porté de lui-même à tous les sacrifices que la modération la plus entière a pu lui permettre. Lorsque la France, bouleversée par les malheureux événements qui l’affligent depuis sept ans, a contristé son âme et son coeur, il s’est souvenu qu’il était par état le père des Chrétiens; et lorsqu’il a vu que les enfants de l’Église se plongeaient dans les plus affreux égarements, il a pensé que les voies de douceur étaient les seules qu’il dût employer, espérant qu’il plairait à Dieu de les guérir de leur aveuglement, et de les amener à des maximes justes et raisonnables. C’est par suite de ces principes que Sa Sainteté, faisant abnégation de tout ce qui est temporel, s’était prêtée à des sacrifices bien considérables pour ménager la paix de l’État et de l’Église avec la France. Les succès de votre armée d’Italie ont aveuglé votre gouvernement, qui, par un abus intolérable de prospérités, non content d’avoir tondu la brebis jusqu’au vif, a ensuite voulu la dévorer ; et il exigeait, encore que le Pape fit le sacrifice de son âme et de celles de ses peuples dont l’administration est confiée à ses soins, en exigeant de lui le renversement et la destruction totale des bases qui constituent les principes de la Religion chrétienne, de l’Évangile, de la morale et de la discipline de l’Église. Sa Sainteté, consternée de ces prétentions intolérables, s’est recueillie dans le sein de Dieu pour demander au Seigneur qu’il lui plût de l’éclairer sur tout ce qu’elle devait faire dans une si fâcheuse conjoncture. C’est sans doute l’Esprit-Saint qui l’a inspirée en la faisant souvenir de l’exemple des martyrs; et, après avoir sollicité vainement que le Directoire se prêtât à des conditions raisonnables, la Cour romaine a dû se préparer à la guerre c’est à l’Europe entière à décider qui l’a provoquée. La mort dont vous voudriez nous effrayer, monsieur le général, commence le bonheur de la vie éternelle des gens de bien ; elle est aussi le terme des prospérités apparentes des méchants, et le commencement de leur supplice, si les remords déjà ne l’ont commencé. Votre armée est formidable, mais vous savez par vous-même qu’elle n’est pas invincible; nous lui opposerons nos moyens, notre constance, la confiance que donne la bonne cause, et, par-dessus tout, l’aide de Dieu, que nous espérons obtenir. Nous savons bien que les incrédules et les philosophes modernes tournent en ridicule les armes spirituelles; mais s’il plaisait au Seigneur que l’on fût dans le cas de les déployer, vos phalanges feraient sans doute une funeste expérience de leur efficacité. Je conviens avec vous que la guerre que vous feriez au Pape serait peu glorieuse pour vous; quant au péril que vous ne croiriez pas y rencontrer, notre confiance en Dieu ne nous permet pas de croire qu’il y en eût d’autre que pour vous et pour les vôtres. Maintenant j’en reviens à l’objet qui fait celui de votre lettre. Vous désirez la paix; nous la souhaitons plus que vous. Accordez-nous des conditions raisonnables et qui puissent convenir à nos fidèles alliés, et vous trouverez les uns et les autres disposés à y souscrire. De son côté, Sa Sainteté fera, pour l’obtenir, tous les sacrifices qui ne seront pas contraires à son devoir. Nous osons croire, monsieur le général, qu’en votre particulier vous inclinez pour les principes que la justice et l’humanité inspirent aux hommes estimables, et je serai toujours enchanté de pouvoir concourir avec vous à l’oeuvre salutaire de la paix. » Cardinal MATTEI

Pie VI était entouré d’ennemis. La Révolution ne cachait ni son but ni ses espérances. L’Eglise, menacée dans ses droits et voyant son territoire envahi, fait appel à ses alliés. Elle invoque la protection de l’Autriche, et le cardinal Busca, secrétaire d’État, et le prélat Joseph « Albani, transmettent sa prière à l’empereur François. La prière ne fut pas entendue, ou elle fut éludée par le baron de Thugut.

A la tête de ses troupes, Bonaparte s’avance. La victoire suit ses drapeaux, mais dans un temps où les prêtres fidèles à leur Dieu ne trouvaient dans la République française que des persécuteurs, dans un temps où les pontons de l’île de Rhé, Cayenne et Sinnamary, se remplissaient chaque jour de ces réfractaires à la loi, par principe de conscience et d’honneur, Bonaparte, de son propre mouvement, leur accorde une sauvegarde. Pie VI a couvert de son égide les prêtres exilés; Bonaparte les couvre de son épée. Par un décret daté de Macerata, le 27 pluviôse an V, le vainqueur ratifie le vœu le plus touchant du vaincu.

Cette attitude n’était pas sans danger. Elle tranchait tellement avec les dispositions du Directoire et les hostilités révolutionnaires, qu’alors personne ne put l’expliquer. A Paris, la démagogie et l’impiété célébraient déjà la chute du Siège romain; en Italie, le général de l’armée victorieuse écrit au cardinal Mattei : « Quelque chose qui puisse arriver, je vous prie, monsieur le cardinal, d’assurer Sa Sainteté qu’elle peut rester à Rome sans aucune espèce d’inquiétude. Premier ministre de la Religion, il trouvera, à ce titre, protection pour lui et pour l’Église. »

Bonaparte contrecarrait évidemment les plans du Directoire. Bonaparte faisait échouer tous les projets des adversaires de l’Église. Le traité de Tolentino l’appauvrissait, il est vrai. Ce traité achevait de la dépouiller de ses trésors artistiques et de la plus grande partie de son territoire. Mais, au milieu de ces dures conditions, la foi restait aussi intacte que l’honneur. La Chaire de Pierre n’était pas renversée. On n’exigeait plus de Pie VI qu’il fraternisât avec les apostasies constitutionnelles, et Bonaparte s’arrêtait aux portes de Rome, comme pour montrer qu’il en serait toujours le respectueux défenseur. […]

Les Français entrent, sans coup férir, dans la capitale du monde chrétien, et le général Berthier, qui triomphe, inaugure la seconde république par cette amplification de collège : « Mânes des Caton, des Pompée, des Brutus, des Cicéron, des Hortensius, recevez l’hommage des Français libres dans le Capitole, où vous avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré la République romaine. Ces enfants des Gaulois, l’olivier de la paix à la main, viennent dans ce lieu auguste y rétablir les autels de la liberté dressés par le premier des Brutus. Et vous peuple romain, qui venez de reprendre vos droits légitimes rappelez-vous ce sang qui coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui vous environnent! Reprenez votre antique grandeur et les vertus de vos pères ! »

Au nom du peuple libre et souverain de Rome, une députation de juifs, d’étrangers et de mercenaires de la Révolution, représentant les mânes des Caton, des Pompée et des Brutus évoqués par le futur prince de Wagram, vice-connétable de l’Empire français, ose signifier à Pie VI qu’il est déchu de tous ses droits temporels. On lui apprend qu’à partir de ce beau jour il n’est plus qu’un simple citoyen. Cette première insulte reste sans réponse. Le général Cervoni, gouverneur de Rome, a l’audace d’offrir à l’auguste victime la cocarde nationale, qui l’investira de tous les droits civiques.

« Je ne connais, répond Pie VI, d’autre uniforme pour moi que celui dont l’Église m’a honoré. Vous avez tout pouvoir sur mon corps, mais mon âme est au-dessus de vos atteintes. Je n’ai pas besoin de pension. Un bâton au lieu de crosse et un habit de bure suffisent à celui qui doit expirer sous la haire et sur la cendre. J’adore la main du Tout-Puissant qui frappe le berger et le troupeau. Vous pouvez détruire les habitations des vivants et les tombes des morts, mais la Religion est éternelle. Elle existera après vous, comme elle existait avant vous, et son règne se perpétuera jusqu’à la fin des temps. »

Ce refus entre dans les prévisions révolutionnaires; il donne le signal de tous les pillages. Au nom de la Démagogie universelle, un lazariste, apostat et régicide, Jean Bassal, et un calviniste suisse, nommé Haller, président à ces exactions qui ne frappent pas seulement sur le trésor public, sur les musées ou sur la fortune des particuliers. On dépouille le Pontife de tout ce qui lui est personnel. On l’insulte, on l’outrage, on en vient même jusqu’à partager en sa présence ses vêtements, comme les déicides partagèrent ceux du Christ. On le fait assister à la proscription du Sacré Collège. La République romaine imite sa mère et sa soeur de France; elle confisque, elle exile, en attendant qu’il lui soit permis d’égorger. Les cardinaux Albani, Busca, d’York, Mattei, Gerdil, Antonelli, délia Somaglia, Rinuccini, Braschi, Archinto, Roverella, Archetti et Borgia, subissent le sort réservé au Souverain Pontife.

Rome, émancipée, mais ruinée, fait son premier apprentissage de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, triple chimère qui s’unifie dans la mort, et qui, depuis le commencement du monde, engendre plus de martyrs que de bourreaux. Pie VI, captif, va parcourir jusqu’au Calvaire le chemin de la croix que lui trace la Révolution.

Il y a dans la vie de ce Pontife trois phases parfaitement distinctes; elles aboutissent toutes à sa glorification. En montant sur le trône, en régnant comme un père, il est l’admiration de son peuple. Pèlerin apostolique, il traverse l’Italie et l’Allemagne au milieu de tous les respects des Catholiques et des Protestants. Puis, quand une radieuse vieillesse couvre ses épaules de cheveux blancs, le Pontife est appelé à rendre à Dieu un suprême témoignage. On dirait que, comme saint Pierre, venant d’offrir à Jésus-Christ la double consécration de son amour et de son dévouement, Pie VI a entendu, a recueilli les paroles qui furent adressées au prince des Apôtres par lo Christ lui-même : « En vérité, en vérité, je te le dis : Lorsque lu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras pas. »

Et l’Évangéliste ajoute ; « Or, il dit cela pour marquer par quelle mort il devait glorifier Dieu, et, après avoir ainsi parlé, il lui dit ; Suivez-moi . »

Le successeur des Apôtres faisait comme saint Pierre, il suivait. Dans ce corps affaibli par l’age et par les souffrances, il éclate une magnanimité de courage à faire envie à des héros. Sa couronne d’or pur a été éprouvée dans la fournaise sept fois ardente des tribulations. Néanmoins, chaque parole qui tombe de ses lèvres est sublime; chaque sourire de résignation que le martyr adresse aux princes et aux peuples se pressant sur son passage, sera une bénédiction ou un signe de félicité. On l’a enlevé nuitamment, afin que, comme dans le récit de la Passion, il n’y ait pas de tumulte parmi le peuple. On le cache à tous les regards; c’est à peine s’il a autour de lui quelques dévoués serviteurs. Au moment où il va laisser Rome pour toujours, un de ces Jésuites que la tempête a dispersés se présente à Pie VI, « Parlez-moi franchement, dit le Pape au père Marotti, secrétaire des lettres latines : vous sentez-vous le courage de monter avec moi au Calvaire ? » Et Marotti répond : « Me voici prêt à suivre les pas et la destinée du vicaire de Jésus-Christ et de mon souverain ! »

Les peuples, dont les yeux étaient depuis longtemps habitués aux crimes et aux désastres, ne s’étonnaient plus de grand’chose. Cependant, à la vue de ce vieillard, n’ayant de force que pour bénir, n’ayant de voix que pour pardonner, les peuples s’émurent d’une de ces généreuses pitiés qui préparent les restaurations et font comprendre la foi. On saluait le Pontife sur son passage, on s’agenouillait devant lui; de tous les yeux coulaient des larmes d’attendrissement ou de vénération. Plus d’une fois, même, le Père commun se vit forcé d’intervenir pour arracher à la mort les satellites qui l’escortaient et, que la multitude indignée voulait massacrer.

D’étape en étape, c’est-à-dire de douleur en douleur, la victime que l’on traîne au sacrifice passe à travers toutes les épreuves. Les épreuves produisent l’espérance. L’Italie, où tout est catholique, même le soleil, s’est inclinée devant ce front découronné, mais sur lequel resplendit la triple majesté de la vieillesse, de l’infortune et de la vertu. L’Italie a protesté contre les outrages de l’exil.

Ces protestations sont une insulte au Directoire. Un de ses membres, un avocat, bossu et contrefait comme un sac de noix, mais théophilanthrope, la Révellière-Lepaux, obtient de ses complices dans le gouvernement la translation du Pape en France. Là, du moins, espèrent-ils, le vieux levain du fanatisme sacerdotal ne fermentera pas pour imposer un démenti à toutes leurs prédictions.

Le cortège du Pontife prisonnier sengage dans les Alpes et dans les montagnes du Dauphiné. Au fond de cette province, qui donna le signai des innovations, il y a de rudes paysans, de simples bergers, des femmes laborieuses, que la conquête de l’égalité civile et de la licence religieuse a dû charmer. Le ciel est chargé d’apostasies, l’atmosphère s’imprègne d’une moqueuse incrédulité. La Révolution s’applaudit d’enlever un pape, mort ou vif, et de le montrer au peuple comme le dernier vestige de la superstition expirante. Le peuple a saisi la leçon, mais en sens contraire. On lui a dit qu’il était libre, il use de cette liberté pour s’agenouiller au bord des chemins. On lui a légiféré et décrété qu’il n’y avait plus d’autre Dieu que celui dont la Nation faisait choix à volonté et à terme, plus de Pape, plus de ciel, plus d’enfer. A l’aspect de ce pauvre vieillard, qui peut à peine lever les mains pour bénir, ce peuple redemande son Dieu; il couvre des plus touchants hommages le vicaire de ce Dieu.

Malgré tous ses vols constitutionnels et ses pillages à domicile, la République française est à la mendicité. La pénurie du trésor a quelque chose de si inexplicable, que la Révolution se voit contrainte de laisser à la charge de ses prisonniers les frais de leur translation forcée. La Révolution est sans ménagements comme sans pudeur. Elle a fait appel aux mauvaises passions de son peuple, afin de désoler la patience de Pie VI; le Pontife n’entend sur toute sa route que des voix filiales : il ne rencontre que de respectueuses tendresses. L’autorité veut obéir aux ordres supérieurs qu’elle a reçus et s’opposer à tant de démonstrations incroyables. L’autorité reste confondue dans son impuissance. Sur le chemin qui conduisait au Calvaire, l’homme-Dieu ne trouva pas un bras de bonne volonté pour l’aider à porter sa croix, Simon de Cyrène, qui revenait des champs, se vit imposer ce fardeau. Plus heureux que son maître, le Pontife-roi évoque partout des dévouements. Le jour de la Passion précède la fête des Rameaux, et Pie VI mourant, mais consolé, mais édifié, put s’écrier : «Tout cela prouve que la foi n’est pas éteinte on France.»

Son exil et ses pérégrinations la réveillaient dans les cœurs.

Le Père commun, épuisé par les douleurs et vaincu par l’émotion, arrive enfin à la citadelle de Valence. La paralysie gagne tous ses membres, et le Directoire veut encore qu’il marche. Pie VI ne résiste pas; ce sont les médecins qui s’opposent à cette impitoyable translation : ils déclarent que le moribond n’a plus que très-peu -de jours à vivre. Le Pontife expira en effet, le 29 août 1799. à l’âge de quatre-vingt-un ans et demi.

Le Seigneur avait donné à ce grand Pape la science des saints. Ses pieds marchèrent constamment dans la voie droite; il n’eut de zèle que pour le bien. C’est pourquoi, ainsi qu’il est dit au Livre de la Sagesse, Dieu rendit ses longs travaux vénérables aux yeux de tous, et les glorifia d’une dernière couronne d’honneur.

Il n’y avait plus de Pape, il ne devait plus y en avoir ; plus d’Église, par conséquent. La Révolution se félicitait, avec le Directoire, de régner au Capitole et de commander au Vatican. Elle s’applaudissait d’avoir dispersé le Sacré Collège, et de rendre ainsi tout conclave impossible. Les jours marqués par le Philosophisme uni aux

Jansénistes et aux Constitutionnels civils arrivaient à pas précipités. L’Église romaine allait tomber par morceaux comme un vieux mur qui n’a plus d’étais, quand tout à coup la face des événements change avec une rapidité providentielle….. »   (Crétineau-Joly L’Église romaine en face de la révolution T 1 p197-218)

 

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