LES GURUS

attaligandhi

Réunis pour un débat sur la violence, Jacques Attali qui a écrit en 2007 une biographie du Mahatma et Arun Gandhi, son petit-fils, analysent ce qu’il reste de la philosophie portée par le guide spirituel

Vous êtes deux hommes de terrain qui œuvrez pour la paix par des actions concrètes contre la pauvreté (1). Vous êtes également deux écrivains. Or, que seraient les œuvres de Shakespeare, de Dostoïevski ou de Toni Morrison sans violence ? Ou les films de Kurosawa, de Peckinpah ou de Coppola ? La violence est-elle un compagnon de route indispensable de la création ?

Jacques Attali. – Oui, bien sûr. Il n’y a ni vie ni art sans violence. La possibilité de violence est profondément ancrée en chacun de nous. Aucune espèce vivante ne survit sans violence contre d’autres. De plus, toute l’histoire nous apprend que chacun, dans une situation particulière, peut devenir un monstre. Et dans certains cas la violence peut également être nécessaire, légitime. Par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, la non-violence était inacceptable. Enfin, la violence est un élément essentiel de la création. Parce que créer, c’est faire violence au monde, c’est s’opposer à la routine, à la répétition du même, le transformer en imagination. Créer – cela passe, pour moi, par l’écriture – exige une grande violence intérieure, qui est ensuite maîtrisée, canalisée. Il ne faut donc pas diaboliser la violence, mais la sublimer.

Arun Gandhi. – Je dirais, moi, que nous avons créé une culture de la violence qui a ses racines dans le matérialisme, et que cette culture domine tous les aspects de nos vies. Tous les pays du monde ont fait le choix d’une vie dominée par le matérialisme, ce qui signifie penser d’abord à soi si vous désirez grimper au sommet. La règle du matérialisme, c’est que, plus vous possédez, plus vous devez défendre et protéger ce que vous avez. Où en est-on ? Le plus souvent, nos distractions sont violentes, nos relations le sont tout autant, nos religions plus que jamais, nos business sont violents… et partout les conflits se multiplient. Il n’y a pas moyen de changer cela, à moins de décider de changer de mode de vie. Par sa philosophie de non-violence, grand-père ne voulait pas seulement mettre fin aux guerres, son projet visait à transformer l’individu en profondeur. Il aimait dire que nous devons être le changement que nous souhaitons voir dans le monde. Cela commence comme ça.

A. – Je ne suis pas d’accord avec vous : le matérialisme n’est pas la seule source de la culture de la violence. La vie est, par essence, violente. C’est dans le destin de la vie d’affronter d’autres vies pour persister. La non-violence ne nous a été donnée telle quelle par aucune civilisation ou culture.

G. – C’est vrai, il y a une certaine part de violence dans la vie. Mais il nous faut réduire cette part au minimum. Or, on fait tout le contraire aujourd’hui.

Dans cette Brève histoire de l’avenir que vous décrivez, Jacques Attali, y a-t-il, à l’horizon 2050, une place pour la paix ? Avec la croissance démographique – 9 milliards de personnes sur terre en 2050 – ajoutée à la menace climatique, les migrations de population vont s’accentuer. Avec quel degré de violence selon vous ?
J. A.Les migrations sont une source de paix parce que c’est par elles que passent les échanges et le nouveau ; mais aussi de violence, si elles sont mal gérées. Aujourd’hui, seulement 200 millions de personnes vivent dans un autre pays que celui où elles sont nées. Elles seront 1,5 milliard en 2050. Avec un déséquilibre hommes-femmes important, notamment un déficit de 150 à 200 millions de femmes en Asie. Ce sera une source de violence. La fermeture des frontières est toujours le prélude à la guerre. Et, selon moi, la probabilité d’une troisième guerre mondiale augmente. Elle utilisera de nouvelles armes et prendra forme entre des États et des non-États, entre villes, bandes et territoires… Le seul moyen d’éviter cette conflagration serait de penser un État de droit mondial, privilégiant le débat, le compromis, et la priorité de l’intérêt des générations futures. Ce basculement n’est pas utopique. Il a déjà commencé par ces forces de progrès qu’on appelle économie positive, et qui regroupent les ONG, les coopératives, les entreprises soucieuses du long terme et de l’harmonie du monde. Elles sont encore loin d’être majoritaires face aux forces de la violence sous toutes ses forme…

G. -Gandhi disait qu’une des pires choses qui puissent arriver était la montée des nationalismes et des patriotismes. Seul notre coin du monde nous concerne, disent les nationalistes, le reste on s’en fiche ! La violence ne peut que se déchaîner alors. D’une manière générale, nous sommes focalisés sur nos vies, ici et maintenant, sur nos profits immédiats. Néanmoins, je vais souvent échanger avec les étudiants dans les universités, et heureusement je vois que quelque chose est en train de changer chez ces jeunes gens, ce qui me donne de l’espoir et de l’énergie.
J. A. – Gandhi a formidablement mis en œuvre la non-violence dans les contextes particuliers de l’Afrique du Sud, puis de l’Inde sous contrôle britannique. Cela n’a fonctionné que parce qu’il en usait face à un gouvernement et à une administration civilisés, que la non-violence impressionne et dont elle modifie le comportement. La non-violence est une arme formidable face à des adversaires civilisés, ou soumis à un contrôle démocratique. Pas face aux monstres.

Votre grand-père, écrivez-vous, Arun, vous a appris que la non-violence est d’abord une pratique, une discipline…
A. G. – J’ai été proche de mon grand-père au cours des deux dernières années de sa vie, en 1946. J’avais entre 12 et 14 ans, j’étais un adolescent en colère, haï car pas assez blanc pour les Blancs ni assez noir pour les Noirs d’Afrique du Sud, où je suis né. Je nourrissais des envies de vengeance. Grand-père, que mes parents m’avaient poussé à aller voir en Inde à l’Ashram de Sevagram, m’a mené à l’introspection : il m’a demandé de tenir un journal de mes colères. « Chaque fois que tu la ressens, prends le temps de noter ce qui cause tes sentiments – la raison ou la personne – et les circonstances, me dit-il. Plus important, je veux que tu inventes une solution au problème afin que tout le monde soit content. » Cet exercice a transformé ma vie.

A. – La non-violence doit être une réponse rationnelle adaptée à une situation donnée. Elle n’est pas le propre d’une religion ou d’une philosophie. Toutes s’en inspirent. Toutes les religions du monde peuvent se réduire à une recommandation, qu’on trouve dans le Lévitique : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même » [cela c’est la morale naturelle inscrite au cœur de l’homme par le Créateur], qui est la définition même de la non-violence.

G. – La non-violence n’appartient à aucune religion, vous avez raison. C’est une attitude éthique et morale. Pour se débarrasser de la violence, il faut aussi se débarrasser de la chaîne de la vengeance. Je lis actuellement un livre écrit par un des geôliers de Nelson Mandela, Christo Brand (2). Un grand gars blanc pro-apartheid, choisi à 18 ans pour être impitoyable avec Mandela. Brand raconte comment le contact avec Mandela, qui a alors 60 ans et le traite toujours avec politesse et respect, l’a transformé peu à peu, pour finalement bouleverser radicalement ses idées.

A. -Oui, absolument, l’engrenage est une des causes de la violence. Et il faut l’interrompre. Pour moi, Mandela est un acteur essentiel de cette non-violence positive. Mais il serait mort en prison sans Frederik De Klerk. Ce dernier a réalisé qu’il n’y aurait pas d’autre futur pour son pays sans mettre fin à la violence. Là encore, c’est en pensant aux générations futures qu’on peut maîtriser la violence inutile.

G. -Pendant vingt-cinq ans , ils ont cependant essayé de le tuer. Et il a survécu. Mais c’est vrai, De Klerk a réalisé que ces gens n’abandonneraient pas le combat.

Dans votre livre, Arun Gandhi, vous insistez sur la colère. Elle est notre « carburant  », écrivez-vous…
A. G. – La colère est une émotion puissante, force de résistance, de rébellion. La question est de la transformer en énergie positive. Les psychologues nous répètent qu’il faut s’en débarrasser, c’est quasiment un tabou ! Grand-père disait qu’avec de la considération et du respect pour les autres, quand la colère apparaît, nous pouvons la canaliser et faire des choix qui guérissent les divisions. Le pouvoir des mots et les efforts de Gandhi parvenaient à désarmer l’hostilité de ses interlocuteurs parce qu’il était sincère, humble et ouvert. Il vivait selon les préceptes qu’il voulait enseigner aux autres.

Deux rendez-vous exceptionnels Arun Gandhi Jacques Attali

À l’initiative de My Whole Project, Arun Gandhi, 81 ans, orchestrera une conférence sur l’expérience acquise en Inde auprès de son grand-père. Une partie des bénéfices de la soirée sera reversée à Gandhi For Children, l’association d’aide aux enfants qu’il préside. Passé, présent et futur s’entrecroisent dans cette exposition qui fait dialoguer des œuvres pour proposer un récit éclairé de notre monde projeté vers l’avenir.

A. -Denis Diderot explique  très bien comment, pour lui, la meilleure chose à faire pour contrer la violence était d’écrire. Ainsi, quand il était en colère contre quelqu’un, il rédigeait une lettre, un texte terrifiant, bourré d’insultes… qu’il gardait pour lui. J’emploie cette méthode avec bonheur. J’apprends à ne pas dire un mot blessant, même si je le pense. Conscient que cela ne sert à rien, sinon à se faire mal à soi-même. La violence n’est pas un argument. Il faut se le répéter sans cesse.

G. – Je suis en accord total avec ça, mais ça n’est possible qu’à travers une discipline de vie. Une pratique. Il faut former les professeurs. Nos systèmes éducatifs forment les jeunes en  se demandant de quoi l’industrie a besoin et non pas de quoi l’homme a besoin. La plupart des parents éduquent les enfants avec la peur des punitions. Or c’est par l’amour et le respect que les relations doivent s’élaborer, pas sous le contrôle de la peur.

A. -La violence des mots, les insultes, c’est parfois si facile, si tentant. Et si blessant. Ce qu’il faut alors pour s’en passer, c’est respirer et sourire. Même avec un ennemi ! Il faut prendre son temps face à une pulsion de violence, deux ou trois minutes suffisent : et ça change tout. Pour soi et pour les autres.

Qu’attendez-vous de votre première venue en France, Arun Gandhi ?

G. – Je me considère comme un « peace farmer», un agriculteur de la paix. Je viens planter des graines de non-violence à Paris. J’espère que l’on fera attention à ces graines, que les gens en France les aideront à croître.  Mais c’est aux Français de choisir ce qu’ils feront de ces graines…

(1) Jacques Attali est président de Positive Planet, organisation de solidarité internationale spécialisée dans le développement de la microfinance et de l’accès aux biens fondamentaux, auprès de quatre-vingts pays (www.positiveplanetfoundation.org), et qui s’inscrit dans le mouvement pour l’économie positive (www.ecoplus.tv).

Arun Gandhi est le fondateur du Gandhi Worldwide Education Institute, qui soutient financièrement des projets centrés sur l’éducation, de manière à contrer l’exploitation des enfants dans les régions pauvres du monde (www.gandhiforchildren.org).

 

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